HISTOIRE OU MEMOIRE ?
Histoire ou mémoire ?
La complémentarité des deux pouvoir paraître de bonne augure. Il n'en fut rien car il s'est creusé un fossé entre les historiens, notamment les universitaires, dont le travail n'est pas de décerner des jugements moraux, mais de faire avancer les connaissances, sans a priori, et les communautés qui prennent en charge la mémoire et pour qui le jugement moral est inséparable de leur passion mémorielle qu'on appelle aussi le devoir de mémoire quand elle est partagée par la majeure partie de la nation. Et ce fossé s'est politisé.
Les textes du dossier :
• Thierry Le Bars et Claude Liauzu, "Sur l'histoire de la présence française outre-mer", L'Humanité, 10 mars 2005.
• La motion de l'APHG, 22 mai 2005
• Antoine de Baecque, "La Fronde des Historiens", Libération, 17 octobre 2005
• L'appel des historiens : «Liberté pour l'Histoire !», Libération, 13 décembre 2005
• Interview de Pierre Nora : « La France est malade de sa mémoire», Le Monde 2, le 18 février 2006.
• René Rémond, "Contre les vérités officielles", L'Histoire (n°306, février 2006)
• Annette Wievorka, "Avant de balayer la loi Gayssot…"L'Histoire (n°306, février 2006)
• Interview de Françoise Chandernagor, L'Histoire (n°306, février 2006)
• Les articles de lois incriminés par l'Appel des 19.
• Chronologie : un an de passes d'armes.
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Alors que le ministre tente d’apaiser la polémique, ils continuent à dénoncer la loi instaurant le « rôle positif » de la France coloniale.
Aux Rendez-Vous de l’histoire se retrouvent à Blois, le temps de conférences, débats, projections et forums, plus de 20 000 passionnés d’histoire essentiellement des enseignants du secondaire et du supérieur. Et plusieurs centaines de spécialistes, chercheurs, universitaires. Le lieu idéal pour faire entendre la protestation contre l’article 4 de la loi du 23 février 2005, imposant que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif » de la colonisation. Les 57 000 profs d’histoire français sont en effet en première ligne pour refuser, sur le fond (on ne les voit pas tresser des louanges à l’ancien empire français) comme sur la forme (on ne les voit pas non plus se laisser imposer un quelconque jugement de valeur dans leurs programmes), l’application d’un tel texte législatif.
Pétition. Après l’adoption de la loi, un collectif d’historiens s’était d’ailleurs mis en place, sous l’impulsion de Claude Liauzu, professeur émérite à l’université Paris-VII, pour faire circuler une pétition, sonner l’alarme et mobiliser dans les milieux tant enseignants que journalistiques. On le retrouvait samedi à Blois, à l’origine d’un appel visant à « informer les enseignants et le public de la gravité du problème » et demandant au ministre de l’Education nationale de « se prononcer et d’intervenir au sein du gouvernement pour faire abroger l’article 4 ».
A midi, samedi, une trentaine d’historiens représentant les organisations signataires de l’appel les Historiens contre la loi, la Ligue des droits de l’homme, la Ligue de l’enseignement, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), le Syndicat national des enseignements du second degré (Snes), la Fédération syndicale unitaire (FSU), SUD éducation se sont présentés devant la Halle aux grains, centre névralgique des Rendez-Vous de l’histoire, pour le lire et le remettre aux organisateurs. Ambiance bon enfant, références sérieuses on est loin des manifestations plus virulentes des Indigènes de la République, voire des fans de Dieudonné , mais détermination sans faille. La mobilisation semble d’ores et déjà rendre cet article de loi inapplicable dans la pratique de l’enseignement de l’histoire. Ce qu’a entériné Gilles de Robien dès hier en déclarant « de façon claire et simple » dans le Journal du dimanche : « L’article 4 de la loi du 23 février 2005 n’implique aucune modification des programmes actuels d’histoire qui permettent d’aborder le thème de la présence française outre-mer dans tous ses aspects et tous ses éclairages. » Le ministre de l’Education nationale convient de plus de ne « pas banaliser ni nier » la colonisation et la décolonisation, s’inscrivant ainsi dans le cadre de la loi Taubira de mai 2001, qui mentionnait explicitement la nécessité d’une place dans les manuels scolaires pour le problème de l’esclavage et la question coloniale. Et se défend, enfin, de vouloir imposer « l’enseignement d’une histoire officielle ». Présent à Blois, Dominique Bornes, ancien doyen de l’inspection générale de l’Education nationale, décrypte ainsi la lettre ministérielle : « Le ministre dit une chose forte : on n’a pas à dire aux professeurs d’histoire ce qu’ils ont à faire. » C’est aussi ce qu’on peut nommer un habile déminage.
Samedi après-midi, l’un des débats des Rendez-Vous, pris d’assaut, portait précisément sur « la France malade de son passé colonial », éclairant de façon plus large les enjeux de la manifestation précédente. Deux historiens, Pap Ndiaye, qui vient de diriger le numéro spécial de la revue l’Histoire « la Colonisation en procès », et Françoise Vergès, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, y dialoguaient avec une salle très remontée. Tous ont signalé combien la France de 2005 était rattrapée par la question du passé colonial de la République et, au-delà, de son passé esclavagiste. Et comment ce retour d’un refoulé historique nourrit au présent des identités traumatiques concurrentes. Etre noir en France, être beur, c’est de plus en plus se proclamer victime de l’Histoire, descendant d’esclaves, de déportés africains, de colonisés, d’immigrés.
Héritage victimaire. La ligne de fracture mémorielle recouvre ainsi une ligne de fracture sociale. Les plaies d’une mémoire coloniale meurtrie (qui pouvait être bien souvent perdue mais se reconstitue rapidement, même de façon mythique) sont comme réactivées par le contexte de la dureté économique, sociale, politique, pour les jeunes issus de l’immigration. Ce combat est mené au nom de l’héritage victimaire, replacé en tant que mythe fondateur de l’identité communautaire, et vient réclamer des comptes à la République. Dès lors, face à cette demande de plus en plus pressante, réparer la faute coloniale voire esclavagiste , ce n’est sûrement pas en reconnaître le « rôle positif ».
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Sur l’histoire de la présence française outre-mer
Thierry Le Bars (professeur de droit à l’université de Caen Basse-Normandie) et Claude Liauzu (professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Denis-Diderot Paris-VII) réagissent à la loi du 23 février 2005.
[Article paru dans L’Humanité, le 10 mars 2005.]
Le 23 février 2005, a été promulguée une loi portant « reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Au moins deux des dispositions de ce texte posent question à la fois à l’historien et au juriste et font problème pour le citoyen.
L’article 1er de cette loi énonce que « la nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. Elle reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les rapatriés, les anciens membres des formations supplétives et assimilés, les disparus et les victimes civiles et militaires des événements liés au processus d’indépendance de ces anciens départements et territoires, et leur rend, ainsi qu’à leurs familles, solennellement hommage ». Rendre justice aux nombreux témoins ou acteurs de la période coloniale et de la décolonisation est louable. Très souvent, quel que soit le bord auquel ils appartiennent, ils ont le sentiment d’être des oubliés de l’histoire. C’est le cas, en particulier, des harkis, que la République a laissé croupir dans des camps misérables, après avoir abandonné leurs frères entre les mains du FLN. C’est le cas aussi des pieds-noirs, dont les mémoires sont blessées et qui se sentent fréquemment traités comme les boucs émissaires d’un passé douloureux. Fallait-il, pour autant, exprimer cette reconnaissance dans la loi ? Le juriste vous répondra non, car le rôle de la loi n’est pas de proclamer des sentiments ou des hommages ; c’est, vous le savez bien, de créer des règles, et uniquement cela.
Mais peu importe, l’essentiel se trouve, à notre sens, dans l’article 4 de la loi, qui dispose, entre autres choses, que les programmes scolaires « accordent à l’histoire et aux sacrifices des - combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». En agissant ainsi, vous vous êtes arrogé le droit de déterminer le contenu des programmes scolaires. Comme vous le savez, cette mission relève du domaine réglementaire, puisqu’en matière d’enseignement, la Constitution ne vous confie que le soin de poser les principes fondamentaux. Normalement, les programmes scolaires font l’objet d’une concertation entre le ministère de l’Éducation nationale, l’inspection générale et les représentants des enseignants. Cela étant, vous êtes coutumiers de ce genre détement sur les prérogatives du pouvoir exécutif. Votre texte rappelle d’ailleurs singulièrement une loi du 21 mai 2001, qui déclare que les programmes scolaires doivent accorder « à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Cette fois, c’est à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de l’outre-mer qu’il faut attribuer « une place éminente » dans les programmes.
Vous auriez pu en rester là, mais vous êtes - allés encore plus loin en écrivant, toujours dans l’article 4, que les programmes scolaires « reconnaissent (...) le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». En adoptant cette disposition, vous avez pris parti sur le sens à donner à la colonisation dans l’enseignement. Sur le fond, votre position est extrêmement contestable. Qu’il y ait eu des aspects positifs dans le phénomène colonial est indéniable ; il n’est qu’à penser aux hôpitaux, aux routes ou aux écoles que la France a bâtis dans les pays intégrés à son empire colonial. Mais comment peut-on dire de manière générale que le rôle joué par notre pays outre-mer a été positif, quand on en connaît les aspects les plus - révoltants ? Faut-il rappeler les massacres des conquêtes, les tortures, les dépossessions, le travail forcé, les lois dites de l’indigénat, les trois siècles et demi de traite et d’esclavage, qui ont marqué de manière indélébile les Antilles et la Réunion ?
L’article 4 pose la question du rôle que vous vous attribuez à l’égard de l’histoire. Vous appartient-il d’en imposer une version légale, légitime et officielle ? Certains diront que vous l’avez fait, en 1990 et en 2001, d’abord en érigeant en infraction la négation du génocide perpétré par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis en reconnaissant le génocide arménien de 1915. Invoquer ces précédents, de même que - celui de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ce que feront peut-être certains activistes de la mémoire, ce serait - comparer ce qui n’est pas comparable. En 1990 et en 2001, vous étiez confrontés à l’innommable et à des événements sur l’existence desquels un consensus a été établi par quantité d’études sur lesquelles les historiens sérieux s’accordent. Ceci légitimait votre intervention. Toute différente est la situation dans laquelle vous vous trouviez à l’égard de la colonisation, spécialement celle de l’Afrique du Nord, car elle fait l’objet de débats et son évaluation est extrêmement controversée au sein de la communauté des historiens, que vous n’avez même pas jugé bon de consulter. Vous avez pris position arbitrairement dans un débat auquel la loi devrait rester étrangère. - Légiférer consiste à créer des normes, à énoncer ce qui doit être ; cela ne consiste pas à dire ce qui est ou ce qui a été. Vous avez pris le risque d’exacerber les passions dans un domaine où toutes les blessures ne sont pas encore refermées. On doit respect aux morts, on ne doit que la vérité aux vivants, disait Anatole France. Cette vérité est indispensable pour permettre aux enfants qui vivent ici de comprendre pourquoi et comment ils sont appelés à bâtir ensemble leur avenir. Enfin et surtout, vous avez instauré un précédent fâcheux. La neutralité scolaire est un principe qui a permis de ne pas faire des salles de classe le champ clos des guerres - civiles de notre histoire.
Nul n’a envie de vivre dans une société où le législateur indiquerait au citoyen ou à l’écolier ce qu’il faut penser et à l’enseignant ce qu’il faut dire. Notre passé collectif ne vous appartient pas. L’article 4, alinéa 2, de la loi du 23 février 2005 n’est pas digne d’une démocratie. Nous vous demandons de l’abroger.
Le Comité national de l’APHG, réuni à Paris, le 22 mai 2005,
- dénonce la dérive actuelle conduisant le Parlement à inscrire dans la loi des dispositions relatives aux contenus précis d’enseignement qui relèvent de textes réglementaires (décrets, arrêtés, circulaires…), comme vient de le rappeler le Conseil constitutionnel à propos de plusieurs articles de la Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école,
- demande en conséquence l’abrogation de l’article 4 de la Loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, qui stipule : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le caractère positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».
Se fondant sur les déclarations de M. le ministre délégué aux anciens combattants, commentant cette loi (1),
l’APHG
- demande que soit mis fin aux pratiques qui consistent à instrumentaliser l’enseignement de l’histoire au service des « devoirs de mémoire »,
- rappelle que les contenus d’enseignement en histoire et en géographie doivent se fonder sur les acquis de la recherche scientifique, pour laquelle l’Université et le CNRS doivent être dotés de moyens suffisants,
- réaffirme que pour exercer, sur ces bases, la liberté pédagogique que leur reconnaît la loi, les professeurs doivent continuer à être recrutés à un haut niveau de compétence scientifique et bénéficier d’une formation continue universitaire de qualité.
(1) « (…) Il est évident que les historiens et les enseignants travaillent et travailleront comme ils l’entendent. Ils ont toujours été libres en France, et on voit mal qui voudrait les contraindre. Prétendre imposer une pensée officielle aux historiens et diffuser une histoire homologuée en classe serait stupide et n’a jusqu’à présent été réalisé sur notre continent que par des régimes totalitaires. Ni le législateur ni le gouvernement n’en ont eu le projet, ni même l’idée. Il appartient aux historiens d’écrire l’histoire et aux enseignants de l’enseigner. (…) »
(Hamlaoui Mékachéra, « Colonisation : réconcilier les mémoires », Le Monde, 8 mai 2005.)
Motion adoptée à l’unanimité par le Comité national de l’APHG,
Paris le 22 mai 2005
Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.
L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.
L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.
L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.
C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.
Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.
Ce texte a été publié dans les pages Rebond de Libération mardi 13 XII 2005.
Que faire quand la France est tiraillée entre des minorités ethniques, religieuses, sexuelles qui, toutes, cherchent à imposer leur « mémoire» à la majorité? Que faire quand ces mêmes minorités entendent sacraliser la perception qu'elles ont de leur passé et interdire, par la loi ou la pression sociale, qu'on puisse la contester?
L'affaire des caricatures danoises de Mahomet et celle du débat sur la colonisation posent des questions voisines. Est-ce au législateur de trancher, de dire l'histoire? Il s'en est mêlé; loi Gayssot de 1990, qui érige en délit la contestation d'un crime contre l'humanité; loi Taubira de 2001, qui fait de la traite négrière (seulement celle pratiquée par les Européens...) un crime contre l'humanité.
Mais cette tendance, très française, vient de subir un revers avec l'annulation par le Conseil constitutionnel de l'alinéa de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur la nécessité d'enseigner «le rôle positif de la présence française outremer». C'est que les historiens se sont rebellés. Contre l'intimidation du politiquement correct et contre les prescriptions de l'Etat dans la lecture de l'histoire.
L'un des plus éminents d'entre eux, Pierre Nora, a participé à cette bataille. Il est l'inventeur du concept des « lieux de mémoire » ces lieux, physiques ou idéels, «où s'incarne la quintessence de la nation France», pour reprendre l'expression d'Henry Rousso.
Aux questions soulevées par cette « France actuellement malade de sa mémoire», baignant dans une « atmosphère repentante et pénitentielle», Pierre Nora répond en réaffirmant la nécessité du libre exercice de son métier; historien.
La tendance à appliquer généreusement la notion de crime contre l'humanité à des événements du passé, si révoltants qu'ils puissent être, est dangereuse et inquiétante aux yeux d'un historien. En effet, cette notion est au départ très précisément définie.
Elle comporte deux aspects qui sont, par principe, étrangers à l'historien; une condamnation morale, qui suppose une humanité identique à elle-même et relevant des mêmes critères de jugement qu'aujourd'hui; un principe d'imprescriptibilité, qui suppose un temps identique à lui-même, alors que l'histoire est d'abord un apprentissage de la différence des temps.
On comprend l'application de cette notion à des assassinats de masse contemporains, visibles, tangibles. Mais avec la traite atlantique et l'esclavage européen que vise la loi Taubira de 2001, on est de deux à cinq siècles en arrière. Et quels auteurs de ces crimes poursuivra-t-on, sinon les historiens qui évoquent ces événements en des termes que n'autorise pas la loi?
Il y a là une porte ouverte à la dérive qui ne s'explique que par une forme de laxisme politique et par l'atmosphère repentante et pénitentielle qui règne en ce moment sur notre société. Et vous avez raison: cette dérive
tend à mettre au premier rang d'un débat sur la liberté intellectuelle les historiens, parce que leur travail est, par définition, le contraire du jugement moral et de la distribution de bons points.
Que préconisez-vous pour sortir de cette situation?
Que chacune des parties prenantes au passé reste à sa place. Je suis stupéfait des difficultés à faire comprendre les positions que nous avons prises, pourtant simples et claires.
Beaucoup font semblant de croire qu'il s'agirait de refuser aux politiques le droit de s'occuper du passé. Je n'ai pourtant jamais rencontré un historien pour croire que « l'histoire est le monopole des historiens », selon la nouvelle formule.
Il est parfaitement normal que la représentation nationale, sous sa forme parlementaire ou présidentielle, formule des déclarations, vote des résolutions, institue des commémorations, organise des hommages, décide de compensations, construise des musées. C'est son rôle de cadrer et d'orienter la mémoire collective, et c'est même son devoir, surtout d'honorer les victimes. Aux politiques la gestion du symbolique, le respect du rituel le seul problème étant qu'ils le fassent à bon escient, avec intelligence et générosité.
Mais inscrire dans le marbre de la loi des jugements prescriptifs, des formulations qui figent le passé en histoire officielle; qui disent aux historiens ce qu'ils doivent rechercher, trouver, enseigner, pour flatter la sensibilité meurtrie d'une partie de la population, c'est une tout autre affaire.
Des lois perçues comme purement symboliques par ceux qui les votent, mais au nom desquelles d'honnêtes historiens sont assignés en justice pour avoir précisément travaille sur des questions que les auteurs de ces lois prescrivaient de travailler davantage... ' cela ne se voit que dans les pays totalitaires!
C'est pourquoi nous avons fondé l'association Liberté pour l'histoire (nom de la pétition lancée par un groupe d'historiens, dont Pierre Nora, le 12 décembre 2005J. Du seul fait d'exister, je crois qu'elle a cause gagnée. Les gens ont compris qu'il ne s'agissait pas d'une défense de boutique, mais d'une entreprise de salubrité publique. Mais quand même! Nous voilà somme toute passés, en quelques années, de la défense du droit à la mémoire à la défense du droit à l'histoire. Il y a de quoi s'inquiéter.
Au-delà de ce type d'initiative, ne s'agit-il pas de redéfinir parleur différence deux notions qui se brouillent aujourd'hui dans l'esprit des gens: qu'est-ce qui relève de l'histoire et qu'est-ce qui relève de la mémoire? Pouvez-vous préciser où passe pour vous ta frontière?
En théorie, elle est très claire.
La mémoire est le souvenir d'une expérience vécue ou fantasmée. A ce titre, elle est portée par des groupes vivants, ouverte à toutes les transformations, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les manipulations, susceptible de longues latences et de brusques réveils.
L'histoire est au contraire une construction toujours problématique et incomplète de ce qui n'est plus, mais qui a laissé des traces. Et à partir de ces traces, contrôlées, croisées, on tâche de reconstituer au plus près ce qui a dû se passer, et surtout d'intégrer ces faits dans un ensemble explicatif cohérent.
On pourrait dire aussi que la mémoire relève du magique, de l'affectif, et qu'elle ne s'accommode que des informations qui la confortent. L'histoire est une opération purement intellectuelle, laïcisante, qui appelle analyse et discours critique.
La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l'histoire l'en débusque toujours et, même si elle s'en sert, elle «prosaïse ».
La mémoire sourd d'un groupe dont elle contribue à souder la solidarité identitaire. Elle singularise et particularise. L'histoire est le résultat d'un travail soumis à des procédures contraignantes. Elle appartient à tous et à personne, elle ne s'attache qu'aux évolutions et aux rapports des choses.
Bref, la mémoire est un absolu et l'histoire ne connaît que du relatif.
Mais pourquoi aujourd'hui cette urgence à ressusciter la mémoire, les mémoires? Pour quelle raison les mémoires envahissent-elles ainsi le domaine public?
Pour vous répondre, on pourrait partir de la distinction que fait le philosophe allemand
Walter Benjamin entre la mémoire transmise et la mémoire acquise qu'il appelle vécue.
La mémoire transmise, c'est tout ce qui passe d'une génération à l'autre, y compris l'histoire et son enseignement. La mémoire acquise, c'est tout ce qui n'est arrivé qu'à vous, ou que vous ressentez comme tel. II est clair que dans le monde contemporain, il y a de moins en moins de mémoire transmise et de plus en plus de mémoire acquise.
C'est dû à l'accélération de plus en plus rapide de l'histoire qui fait vivre tout le monde sous le signe permanent de la perte. C'est dû aux grands bouleversements historico-politiques, ici le passage brutal du monde communiste au monde libre, ailleurs le passage de l'ordre colonial aux péripéties des indépendances. Dans les sociétés industrielles et démocratiques, c'est plutôt dû aux transformations internes des conditions de la vie sociale.
Pensez seulement à ce qu'a représenté chez nous le choc majeur de la fin des paysans, cette collectivité-mémoire par excellence. La population engagée dans l'agriculture est tombée en 1975 au-dessous de 10 %, seuil toujours fatidique. Elle représentait encore 45% au lendemain de la guerre. Et c'était de vrais paysans, pas des agriculteurs. C'est justement à ce moment-là qu'on a commencé à parler de « mémoire paysanne». Rappelez-vous le succès qu'a eu Le Cheval d'orgueil de Pierre Jakez Hélias (1975).
Vous voulez dire que la mémoire est toujours l'effet d'un choc?
En un sens oui. C'est ce qui fait l'importance des chocs majeurs.
Les guerres, les totalitarismes, les génocides, les crimes contre l'humanité sont l'image centrale et dominante de notre âge de mémoire. La Shoah est devenue comme la matrice mémorielle, la métaphore du siècle. C'est bien d'ailleurs Auschwitz qui a fait naître le «devoir de mémoire». Pour l'occident, c'est le traumatisme majeur. Et que ce génocide ait été celui précisément du « peuple de la mémoire » ne fait sans doute que redoubler l'intensité de ce lien entre la Shoah et l'avènement de la mémoire.
Et la France dons cette affaire? Pourquoi vit-elle si intensément cette crise mémorielle?
Pratiquement tous les pays ont eu récemment des comptes à régler avec leur passé. Mais la France, en effet, est aujourd'hui malade de sa mémoire.
Je crois que cela tient précisément à l'intensité traditionnelle des rapports qu'a entretenus la France avec l'histoire, avec son histoire. Ailleurs, c'est la langue, l'économie ou la culture populaire qui ont fait la nation. En France, c'est l'histoire. Il a fini par se constituer une vaste saga aux mille aspects divers, un roman national qui se déployait majestueusement de la Gaule à de Gaulle. Une légende, si vous voulez, mais qui a été, on peut dire depuis la Révolution, l'instrument principal de la formation civique et de la conscience collective.
L'école a évidemment joué le rôle central. Vous pouviez être chez vous le descendant d'un aristocrate guillotine, d'un communard fusille, de Polonais émigrés, de juifs alsaciens réfugiés, de Bretons bretonnants, avec toutes les traditions familiales et mémorielles que cela supposait. Mais, à l'école, vous n'étiez plus qu'un petit Français récitant «Nos ancêtres les Gaulois...».
C'est ce modèle historico-mémoriel de la nation qui s'est rouillé. D'un côté, le mécanisme intégrateur joue de moins en moins bien, comme l'ascenseur social qui l'accompagnait. De l'autre, chaque minorité sociale en voie d'intégration mais en perte de mémoire traditionnelle vit la récupération, la « réappropriation» de son passé comme partie intégrante de son affirmation d'identité.
Au fond, c'est l'émergence d'une revendication d'intégration de telle ou telle mémoire privée dons l'histoire collective...
Effectivement. Cela correspond à un puissant mouvement d'approfondissement historique, de décolonisation intérieure, d'émancipation des identités de groupes et de minorités sociales, religieuses, sexuelles, provinciales, ethniques les ouvriers, les juifs, les femmes, les Corses, les Noirs, etc. La mémoire, c'est une histoire à laquelle on ne tient tant que parce qu'elle n'est plus tout à fait à soi. C'est un membre fantôme. Il s'agit de la faire inscrire au grand registre de l'histoire nationale.
Le cas des juifs serait ici exemplaire. On n'aurait guère parlé de « mémoire juive» il y a encore trente ou quarante ans. Même le souvenir de Vichy n'était pas principalement hé à la législation antisémite et à la responsabilité de l'Etat français dans la déportation et l'extermination.
C'est le contraire aujourd'hui, et la «communauté juive» une appellation qu'on n'aurait pas non plus utilisée autrefois n'a cessé de réclamer au chef de l'Etat la reconnaissance de cette responsabilité. Chose faite par Jacques Chirac le 16 juillet 1995 au Vél' d'Hiv'.
Jacques Chirac vient de faire la même chose pour les Noirs, en fixant un jour de commémoration de l'abolition de l'esclavage: le 10 mai.
Oui et non. Pas exactement. Mais le rapprochement peut éclairer notre sujet: la
remontée du refoulé national, le rapport des mémoires à la nation.
La reconnaissance du 16 juillet 1995 et l'institution d'une journée commémorative avaient déjà paru discutables pour certains. Mais enfin, les rescapés étaient là. Mitterrand, qui avait été à Vichy à l'époque, vivait encore. L'affaire ne concernait pas seulement les juifs, mais tous les Français, à un moment précis et encore récent de leur histoire commune.
Ce n'est pas tout à fait le cas de l'esclavage. On aurait pu trouver naturel d'en fixer en tout cas la commémoration au 27 avril, jour anniversaire de l'abolition en 1848, il y a déjà plus d'un siècle et demi. Non. Ce qu'il fallait arracher de l'Etat, c'était le 10 mai, anniversaire de la loi Taubira de 2001 qui fait de l'esclavage (du seul esclavage européen) et de la traite (la seule traite atlantique) un crime contre l'humanité. On voit bien la différence et le chemin parcouru.
On a vu comment, désormais, chaque minorité exige, au nom de la « méritoire», de réintégrer l'histoire commune. Mois vous qui avez été le premier, avec vos
Plus ou moins car, en vérité, c'est le même mouvement, celui que j'avais saisi, qui se déploie et s'approfondit.
Mais il est bien certain qu'en vingt-cinq ans la «mémoire» a beaucoup changé. Elle est devenue un phénomène quasi religieux qui fait du témoin une manière de prêtre. Et les conflits mémoriels sont devenus des guerres de religion, des guerres saintes. La mémoire est par définition sacrée, mais le règne de la mémoire, c'est le sacre du sacré!
On est passé d'une mémoire modeste, qui ne demandait qu'à se faire admettre et reconnaître, à une mémoire prête à s'imposer par tous les moyens. J'avais autrefois évoqué une « tyrannie de lu mémoire»; il faudrait aujourd'hui parler de son terrorisme. Si bien qu'on est moins sensible à la souffrance qu'elle exprime qu'à la violence par laquelle elle veut se faire entendre.
Il s'opère surtout, par rapport à l'histoire, un véritable renversement. Il y a une trentaine d'années, la mémoire était un peu l'histoire de ceux qui n'avaient pas eu droit à l'Histoire. Une exigence de justice, une forme de libération. L'appel à la justice est devenu, parfois, un appel au meurtre, et la libération une espèce d'enfermement. Mais surtout, l'idée s'est répandue que la mémoire détient sur l'histoire un privilège qu'elle tire de la morale, une forme de vérité supérieure à celle que l'histoire n'atteindra jamais. Quelle est la vérité vraie? A ce moment-là, on passe, je le crains, d'une mémoire si j'ose dire normale à une mémoire pathologique.
Quelle doit être alors, selon vous, l'attitude de l'historien face à ce « déferlement de mémoire»?
Résister. Camper ferme sur ses positions. Analyser le phénomène. Bien sûr, il faut élargir le questionnaire, ouvrir de nouveau chantiers de recherche. Bien sûr qu'il faut intégrer à son propre questionnement le questionnement mémoriel. Celui-ci est même devenu la dimension principale du travail de l'historien, au détriment, à mon avis, des autres approches classiques. Mais il faut, comme toujours en histoire, déplacer les données telles qu'elles nous sont imposées par l'air du temps. Autrement dit, il faut chercher à comprendre, pour le dépasser, le pourquoi de cet impératif mémoriel, mais ne rien lui céder.
Le problème était le même du temps où s'imposait la problématique du récit national que les historiens des Annales, Marc Bloch et Lucien Febvre en tête, se sont appliqués à déjouer. A l'heure où s'impose aux historiens l'impératif mémoriel, il faut pareillement le contrer, le contourner, le dominer. Il est clair qu'une frontière s'établit entre ceux qui, dans ce domaine, restent obstinément des historiens de la mémoire, et ceux qui, nolens volens, se mettent purement et simplement au service de la mémoire même en faisant parfois du travail historique de qualité. Ils se font, en historiens, des militants de la mémoire.
Dans la pratique comme dans la théorie, les choses ne sont pas toujours simples. Il n'empêche qu'au point où nous en sommes, c'est-à-dire menacés d'une réécriture complète de l'histoire du point de vue des victimes, il n'est peut-être pas inutile de réaffirmer des principes simples. Et d'y rester collés comme une moule au rocher.
Justement, n'y aurait-il pas une autre « pathologie » de la mémoire qui consisterait ù juger le passé à l'aune des valeurs du jour?
Disons-le tout net: il n'est peut-être pas si facile de maintenir ou plutôt de faire reconnaître les impératifs les plus élémentaires du raisonnement historique à un moment où l'esprit de l'époque y est si contraire. Dans un monde où il n'y a que le «bien» et le «mal», l'historien n'est pas chez lui.
Je me demande d'ailleurs ce qui reste de l'histoire dite « des mentalités», qui régnait il y a une trentaine d'années, et qui consistait précisément à montrer les changements d'attitude vis-à-vis de la vie, de la mort, de la femme, de l'enfant, de la nature, de la croyance, etc. On aurait bien besoin d'en faire aujourd'hui pour l'histoire de la traite, de l'esclavage, de la colonisation, dont il est absurde d'écrire le film en noir et blanc. L'histoire n'est pas manichéenne, on a honte de le rappeler.
Ce traumatisme se réveille, et nous devons pour commencer comprendre pourquoi, comment et souvent à quelles fins. L'empathie, on la doit à tous ceux qui ne sont plus; c'est la base du sentiment de l'histoire. Et il y a une morale d'historiens. Elle consiste à chercher obstinément la vérité; à être intellectuellement honnête.
Croyez-vous que manque d'empathie un historien qui, sur des phénomènes vivants et saignants, n'arrête pas de compter? La mortalité infantile au xvi siècle, l'espérance de vie au xvii' siècle, les morts dans les camps nazis ou communistes, ceux dans les bateaux négriers... Et puis, faire de l'histoire ne consiste pas à la revivre, mais à l'expliquer. A établir des faits, mais surtout pour dégager les problèmes qu'ils posent.
Il faut d'ailleurs aller franchement plus loin. Si l'on enseigne un événement seulement parce qu'il est un crime contre l'humanité, on amorce une spirale dangereuse. D'abord parce que si l'on fait de l'enseignement de l'histoire une litanie de crimes contre l'humanité, je ne vois pas les raisons que nos enfants auraient de s'y intéresser, et les professeurs de l'enseigner. Et je vous dirais qu'il ne faut pas leur apprendre la traite, l'esclavage, la colonisation parce que c'est «mal» ou «bien», mais parce que c'est un grand morceau de la formation du monde moderne, le nôtre, le leur.
La concurrence mémorielle dans notre société affaiblirait-elle le lien social?
Le vrai problème est moins celui de la concurrence ou de la solidarité des victimes que celui de l'incompatibilité conflictuelle des mémoires. Et devant ce problème, grave et difficile, je ne vois pas d'autre réponse possible qu'une autorité de conciliation.
Elle peut prendre deux formes, bien entendu non coercitives, mais qui supposent chacune une « ressaisie» des historiens sur eux-mêmes, et des politiques sur eux-mêmes.
La parole politique est indispensable, à condition qu'elle soit courageuse et sans démagogie. Elle est indispensable aussi et surtout au niveau supérieur de l'Etat, en espérant qu'elle soit forte et généreuse, ferme et sans complaisance. La conciliation par l'histoire est plus longue. Mais, en définitive, c'est elle qui s'impose, car la mémoire divise et l'histoire seule réunit.
Les historiens sont les mieux placés, entre la pression sociale et l'expertise savante, pour dire à tous et pour tous ce que le passé autorise et ce qu'il ne permet pas.
La complémentarité des deux pouvoir paraître de bonne augure. Il n'en fut rien car il s'est creusé un fossé entre les historiens, notamment les universitaires, dont le travail n'est pas de décerner des jugements moraux, mais de faire avancer les connaissances, sans a priori, et les communautés qui prennent en charge la mémoire et pour qui le jugement moral est inséparable de leur passion mémorielle qu'on appelle aussi le devoir de mémoire quand elle est partagée par la majeure partie de la nation. Et ce fossé s'est politisé.
Les textes du dossier :
• Thierry Le Bars et Claude Liauzu, "Sur l'histoire de la présence française outre-mer", L'Humanité, 10 mars 2005.
• La motion de l'APHG, 22 mai 2005
• Antoine de Baecque, "La Fronde des Historiens", Libération, 17 octobre 2005
• L'appel des historiens : «Liberté pour l'Histoire !», Libération, 13 décembre 2005
• Interview de Pierre Nora : « La France est malade de sa mémoire», Le Monde 2, le 18 février 2006.
• René Rémond, "Contre les vérités officielles", L'Histoire (n°306, février 2006)
• Annette Wievorka, "Avant de balayer la loi Gayssot…"L'Histoire (n°306, février 2006)
• Interview de Françoise Chandernagor, L'Histoire (n°306, février 2006)
• Les articles de lois incriminés par l'Appel des 19.
• Chronologie : un an de passes d'armes.
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Colonisation : la fronde des historiens
par Antoine de BAECQUE, Libération, lundi 17 octobre 2005
par Antoine de BAECQUE, Libération, lundi 17 octobre 2005
Alors que le ministre tente d’apaiser la polémique, ils continuent à dénoncer la loi instaurant le « rôle positif » de la France coloniale.
Aux Rendez-Vous de l’histoire se retrouvent à Blois, le temps de conférences, débats, projections et forums, plus de 20 000 passionnés d’histoire essentiellement des enseignants du secondaire et du supérieur. Et plusieurs centaines de spécialistes, chercheurs, universitaires. Le lieu idéal pour faire entendre la protestation contre l’article 4 de la loi du 23 février 2005, imposant que « les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif » de la colonisation. Les 57 000 profs d’histoire français sont en effet en première ligne pour refuser, sur le fond (on ne les voit pas tresser des louanges à l’ancien empire français) comme sur la forme (on ne les voit pas non plus se laisser imposer un quelconque jugement de valeur dans leurs programmes), l’application d’un tel texte législatif.
Pétition. Après l’adoption de la loi, un collectif d’historiens s’était d’ailleurs mis en place, sous l’impulsion de Claude Liauzu, professeur émérite à l’université Paris-VII, pour faire circuler une pétition, sonner l’alarme et mobiliser dans les milieux tant enseignants que journalistiques. On le retrouvait samedi à Blois, à l’origine d’un appel visant à « informer les enseignants et le public de la gravité du problème » et demandant au ministre de l’Education nationale de « se prononcer et d’intervenir au sein du gouvernement pour faire abroger l’article 4 ».
A midi, samedi, une trentaine d’historiens représentant les organisations signataires de l’appel les Historiens contre la loi, la Ligue des droits de l’homme, la Ligue de l’enseignement, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap), le Syndicat national des enseignements du second degré (Snes), la Fédération syndicale unitaire (FSU), SUD éducation se sont présentés devant la Halle aux grains, centre névralgique des Rendez-Vous de l’histoire, pour le lire et le remettre aux organisateurs. Ambiance bon enfant, références sérieuses on est loin des manifestations plus virulentes des Indigènes de la République, voire des fans de Dieudonné , mais détermination sans faille. La mobilisation semble d’ores et déjà rendre cet article de loi inapplicable dans la pratique de l’enseignement de l’histoire. Ce qu’a entériné Gilles de Robien dès hier en déclarant « de façon claire et simple » dans le Journal du dimanche : « L’article 4 de la loi du 23 février 2005 n’implique aucune modification des programmes actuels d’histoire qui permettent d’aborder le thème de la présence française outre-mer dans tous ses aspects et tous ses éclairages. » Le ministre de l’Education nationale convient de plus de ne « pas banaliser ni nier » la colonisation et la décolonisation, s’inscrivant ainsi dans le cadre de la loi Taubira de mai 2001, qui mentionnait explicitement la nécessité d’une place dans les manuels scolaires pour le problème de l’esclavage et la question coloniale. Et se défend, enfin, de vouloir imposer « l’enseignement d’une histoire officielle ». Présent à Blois, Dominique Bornes, ancien doyen de l’inspection générale de l’Education nationale, décrypte ainsi la lettre ministérielle : « Le ministre dit une chose forte : on n’a pas à dire aux professeurs d’histoire ce qu’ils ont à faire. » C’est aussi ce qu’on peut nommer un habile déminage.
Samedi après-midi, l’un des débats des Rendez-Vous, pris d’assaut, portait précisément sur « la France malade de son passé colonial », éclairant de façon plus large les enjeux de la manifestation précédente. Deux historiens, Pap Ndiaye, qui vient de diriger le numéro spécial de la revue l’Histoire « la Colonisation en procès », et Françoise Vergès, vice-présidente du Comité pour la mémoire de l’esclavage, y dialoguaient avec une salle très remontée. Tous ont signalé combien la France de 2005 était rattrapée par la question du passé colonial de la République et, au-delà, de son passé esclavagiste. Et comment ce retour d’un refoulé historique nourrit au présent des identités traumatiques concurrentes. Etre noir en France, être beur, c’est de plus en plus se proclamer victime de l’Histoire, descendant d’esclaves, de déportés africains, de colonisés, d’immigrés.
Héritage victimaire. La ligne de fracture mémorielle recouvre ainsi une ligne de fracture sociale. Les plaies d’une mémoire coloniale meurtrie (qui pouvait être bien souvent perdue mais se reconstitue rapidement, même de façon mythique) sont comme réactivées par le contexte de la dureté économique, sociale, politique, pour les jeunes issus de l’immigration. Ce combat est mené au nom de l’héritage victimaire, replacé en tant que mythe fondateur de l’identité communautaire, et vient réclamer des comptes à la République. Dès lors, face à cette demande de plus en plus pressante, réparer la faute coloniale voire esclavagiste , ce n’est sûrement pas en reconnaître le « rôle positif ».
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Sur l’histoire de la présence française outre-mer
Thierry Le Bars (professeur de droit à l’université de Caen Basse-Normandie) et Claude Liauzu (professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Denis-Diderot Paris-VII) réagissent à la loi du 23 février 2005.
[Article paru dans L’Humanité, le 10 mars 2005.]
Le 23 février 2005, a été promulguée une loi portant « reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Au moins deux des dispositions de ce texte posent question à la fois à l’historien et au juriste et font problème pour le citoyen.
L’article 1er de cette loi énonce que « la nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. Elle reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les rapatriés, les anciens membres des formations supplétives et assimilés, les disparus et les victimes civiles et militaires des événements liés au processus d’indépendance de ces anciens départements et territoires, et leur rend, ainsi qu’à leurs familles, solennellement hommage ». Rendre justice aux nombreux témoins ou acteurs de la période coloniale et de la décolonisation est louable. Très souvent, quel que soit le bord auquel ils appartiennent, ils ont le sentiment d’être des oubliés de l’histoire. C’est le cas, en particulier, des harkis, que la République a laissé croupir dans des camps misérables, après avoir abandonné leurs frères entre les mains du FLN. C’est le cas aussi des pieds-noirs, dont les mémoires sont blessées et qui se sentent fréquemment traités comme les boucs émissaires d’un passé douloureux. Fallait-il, pour autant, exprimer cette reconnaissance dans la loi ? Le juriste vous répondra non, car le rôle de la loi n’est pas de proclamer des sentiments ou des hommages ; c’est, vous le savez bien, de créer des règles, et uniquement cela.
Mais peu importe, l’essentiel se trouve, à notre sens, dans l’article 4 de la loi, qui dispose, entre autres choses, que les programmes scolaires « accordent à l’histoire et aux sacrifices des - combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ». En agissant ainsi, vous vous êtes arrogé le droit de déterminer le contenu des programmes scolaires. Comme vous le savez, cette mission relève du domaine réglementaire, puisqu’en matière d’enseignement, la Constitution ne vous confie que le soin de poser les principes fondamentaux. Normalement, les programmes scolaires font l’objet d’une concertation entre le ministère de l’Éducation nationale, l’inspection générale et les représentants des enseignants. Cela étant, vous êtes coutumiers de ce genre détement sur les prérogatives du pouvoir exécutif. Votre texte rappelle d’ailleurs singulièrement une loi du 21 mai 2001, qui déclare que les programmes scolaires doivent accorder « à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent ». Cette fois, c’est à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de l’outre-mer qu’il faut attribuer « une place éminente » dans les programmes.
Vous auriez pu en rester là, mais vous êtes - allés encore plus loin en écrivant, toujours dans l’article 4, que les programmes scolaires « reconnaissent (...) le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ». En adoptant cette disposition, vous avez pris parti sur le sens à donner à la colonisation dans l’enseignement. Sur le fond, votre position est extrêmement contestable. Qu’il y ait eu des aspects positifs dans le phénomène colonial est indéniable ; il n’est qu’à penser aux hôpitaux, aux routes ou aux écoles que la France a bâtis dans les pays intégrés à son empire colonial. Mais comment peut-on dire de manière générale que le rôle joué par notre pays outre-mer a été positif, quand on en connaît les aspects les plus - révoltants ? Faut-il rappeler les massacres des conquêtes, les tortures, les dépossessions, le travail forcé, les lois dites de l’indigénat, les trois siècles et demi de traite et d’esclavage, qui ont marqué de manière indélébile les Antilles et la Réunion ?
L’article 4 pose la question du rôle que vous vous attribuez à l’égard de l’histoire. Vous appartient-il d’en imposer une version légale, légitime et officielle ? Certains diront que vous l’avez fait, en 1990 et en 2001, d’abord en érigeant en infraction la négation du génocide perpétré par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis en reconnaissant le génocide arménien de 1915. Invoquer ces précédents, de même que - celui de la reconnaissance de l’esclavage comme crime contre l’humanité, ce que feront peut-être certains activistes de la mémoire, ce serait - comparer ce qui n’est pas comparable. En 1990 et en 2001, vous étiez confrontés à l’innommable et à des événements sur l’existence desquels un consensus a été établi par quantité d’études sur lesquelles les historiens sérieux s’accordent. Ceci légitimait votre intervention. Toute différente est la situation dans laquelle vous vous trouviez à l’égard de la colonisation, spécialement celle de l’Afrique du Nord, car elle fait l’objet de débats et son évaluation est extrêmement controversée au sein de la communauté des historiens, que vous n’avez même pas jugé bon de consulter. Vous avez pris position arbitrairement dans un débat auquel la loi devrait rester étrangère. - Légiférer consiste à créer des normes, à énoncer ce qui doit être ; cela ne consiste pas à dire ce qui est ou ce qui a été. Vous avez pris le risque d’exacerber les passions dans un domaine où toutes les blessures ne sont pas encore refermées. On doit respect aux morts, on ne doit que la vérité aux vivants, disait Anatole France. Cette vérité est indispensable pour permettre aux enfants qui vivent ici de comprendre pourquoi et comment ils sont appelés à bâtir ensemble leur avenir. Enfin et surtout, vous avez instauré un précédent fâcheux. La neutralité scolaire est un principe qui a permis de ne pas faire des salles de classe le champ clos des guerres - civiles de notre histoire.
Nul n’a envie de vivre dans une société où le législateur indiquerait au citoyen ou à l’écolier ce qu’il faut penser et à l’enseignant ce qu’il faut dire. Notre passé collectif ne vous appartient pas. L’article 4, alinéa 2, de la loi du 23 février 2005 n’est pas digne d’une démocratie. Nous vous demandons de l’abroger.
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MOTION APHG
«IL APPARTIENT AUX HISTORIENS D’ECRIRE L’HISTOIRE ET AUX ENSEIGNANTS DE L’ENSEIGNER»
Paris, le 22 mai 2005
«IL APPARTIENT AUX HISTORIENS D’ECRIRE L’HISTOIRE ET AUX ENSEIGNANTS DE L’ENSEIGNER»
Paris, le 22 mai 2005
Le Comité national de l’APHG, réuni à Paris, le 22 mai 2005,
- dénonce la dérive actuelle conduisant le Parlement à inscrire dans la loi des dispositions relatives aux contenus précis d’enseignement qui relèvent de textes réglementaires (décrets, arrêtés, circulaires…), comme vient de le rappeler le Conseil constitutionnel à propos de plusieurs articles de la Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école,
- demande en conséquence l’abrogation de l’article 4 de la Loi du 23 février 2005 portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, qui stipule : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le caractère positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».
Se fondant sur les déclarations de M. le ministre délégué aux anciens combattants, commentant cette loi (1),
l’APHG
- demande que soit mis fin aux pratiques qui consistent à instrumentaliser l’enseignement de l’histoire au service des « devoirs de mémoire »,
- rappelle que les contenus d’enseignement en histoire et en géographie doivent se fonder sur les acquis de la recherche scientifique, pour laquelle l’Université et le CNRS doivent être dotés de moyens suffisants,
- réaffirme que pour exercer, sur ces bases, la liberté pédagogique que leur reconnaît la loi, les professeurs doivent continuer à être recrutés à un haut niveau de compétence scientifique et bénéficier d’une formation continue universitaire de qualité.
(1) « (…) Il est évident que les historiens et les enseignants travaillent et travailleront comme ils l’entendent. Ils ont toujours été libres en France, et on voit mal qui voudrait les contraindre. Prétendre imposer une pensée officielle aux historiens et diffuser une histoire homologuée en classe serait stupide et n’a jusqu’à présent été réalisé sur notre continent que par des régimes totalitaires. Ni le législateur ni le gouvernement n’en ont eu le projet, ni même l’idée. Il appartient aux historiens d’écrire l’histoire et aux enseignants de l’enseigner. (…) »
(Hamlaoui Mékachéra, « Colonisation : réconcilier les mémoires », Le Monde, 8 mai 2005.)
Motion adoptée à l’unanimité par le Comité national de l’APHG,
Paris le 22 mai 2005
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Appel des 19
Appel des 19
L'appel des historiens
«Liberté pour l'Histoire !»
«Liberté pour l'Histoire !»
Émus par les interventions politiques de plus en plus fréquentes dans l'appréciation des événements du passé et par les procédures judiciaires touchant des historiens et des penseurs, nous tenons à rappeler les principes suivants :
L'histoire n'est pas une religion. L'historien n'accepte aucun dogme, ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant.
L'histoire n'est pas la morale. L'historien n'a pas pour rôle d'exalter ou de condamner, il explique.
L'histoire n'est pas l'esclave de l'actualité. L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui.
L'histoire n'est pas la mémoire. L'historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L'histoire tient compte de la mémoire, elle ne s'y réduit pas.
L'histoire n'est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n'appartient ni au Parlement ni à l'autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l'Etat, même animée des meilleures intentions, n'est pas la politique de l'histoire.
C'est en violation de ces principes que des articles de lois successives notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 ont restreint la liberté de l'historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu'il doit chercher et ce qu'il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites.
Nous demandons l'abrogation de ces dispositions législatives indignes d'un régime démocratique.
Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard, Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant, Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet et Michel Winock.
Ce texte a été publié dans les pages Rebond de Libération mardi 13 XII 2005.
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PIERRE NORA ET LE METIER D'HISTORIEN
« LA FRANCE EST MALADE DE SA MEMOIRE»
« LA FRANCE EST MALADE DE SA MEMOIRE»
Propos recueillis par Jacques Buob et Alain Franchon, Le Monde-2, 18 février 2006. (Photographies non reproduites.)
Que faire quand la France est tiraillée entre des minorités ethniques, religieuses, sexuelles qui, toutes, cherchent à imposer leur « mémoire» à la majorité? Que faire quand ces mêmes minorités entendent sacraliser la perception qu'elles ont de leur passé et interdire, par la loi ou la pression sociale, qu'on puisse la contester?
L'affaire des caricatures danoises de Mahomet et celle du débat sur la colonisation posent des questions voisines. Est-ce au législateur de trancher, de dire l'histoire? Il s'en est mêlé; loi Gayssot de 1990, qui érige en délit la contestation d'un crime contre l'humanité; loi Taubira de 2001, qui fait de la traite négrière (seulement celle pratiquée par les Européens...) un crime contre l'humanité.
Mais cette tendance, très française, vient de subir un revers avec l'annulation par le Conseil constitutionnel de l'alinéa de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur la nécessité d'enseigner «le rôle positif de la présence française outremer». C'est que les historiens se sont rebellés. Contre l'intimidation du politiquement correct et contre les prescriptions de l'Etat dans la lecture de l'histoire.
L'un des plus éminents d'entre eux, Pierre Nora, a participé à cette bataille. Il est l'inventeur du concept des « lieux de mémoire » ces lieux, physiques ou idéels, «où s'incarne la quintessence de la nation France», pour reprendre l'expression d'Henry Rousso.
Aux questions soulevées par cette « France actuellement malade de sa mémoire», baignant dans une « atmosphère repentante et pénitentielle», Pierre Nora répond en réaffirmant la nécessité du libre exercice de son métier; historien.
Les questions de l'esclavage et de la colonisation, la notion de crime contre l'humanité appliquée à des événements du passé ont fait irruption dans le débat public. Notre propre histoire semble remise en question. La confusion règne entre une analyse « historique » de ces événements et une approche « mémorielle», plus épidermique, plus immédiate, plus politique. Chacun réclame la reconnaissance de sa douleur. Face à ce déferlement de sentiments contradictoires, touchant à la réalité de notre passé commun, l'historien est mis en question. Voire en accusation. Que faut-il en penser?
La tendance à appliquer généreusement la notion de crime contre l'humanité à des événements du passé, si révoltants qu'ils puissent être, est dangereuse et inquiétante aux yeux d'un historien. En effet, cette notion est au départ très précisément définie.
Elle comporte deux aspects qui sont, par principe, étrangers à l'historien; une condamnation morale, qui suppose une humanité identique à elle-même et relevant des mêmes critères de jugement qu'aujourd'hui; un principe d'imprescriptibilité, qui suppose un temps identique à lui-même, alors que l'histoire est d'abord un apprentissage de la différence des temps.
On comprend l'application de cette notion à des assassinats de masse contemporains, visibles, tangibles. Mais avec la traite atlantique et l'esclavage européen que vise la loi Taubira de 2001, on est de deux à cinq siècles en arrière. Et quels auteurs de ces crimes poursuivra-t-on, sinon les historiens qui évoquent ces événements en des termes que n'autorise pas la loi?
Il y a là une porte ouverte à la dérive qui ne s'explique que par une forme de laxisme politique et par l'atmosphère repentante et pénitentielle qui règne en ce moment sur notre société. Et vous avez raison: cette dérive
tend à mettre au premier rang d'un débat sur la liberté intellectuelle les historiens, parce que leur travail est, par définition, le contraire du jugement moral et de la distribution de bons points.
Que préconisez-vous pour sortir de cette situation?
Que chacune des parties prenantes au passé reste à sa place. Je suis stupéfait des difficultés à faire comprendre les positions que nous avons prises, pourtant simples et claires.
Beaucoup font semblant de croire qu'il s'agirait de refuser aux politiques le droit de s'occuper du passé. Je n'ai pourtant jamais rencontré un historien pour croire que « l'histoire est le monopole des historiens », selon la nouvelle formule.
Il est parfaitement normal que la représentation nationale, sous sa forme parlementaire ou présidentielle, formule des déclarations, vote des résolutions, institue des commémorations, organise des hommages, décide de compensations, construise des musées. C'est son rôle de cadrer et d'orienter la mémoire collective, et c'est même son devoir, surtout d'honorer les victimes. Aux politiques la gestion du symbolique, le respect du rituel le seul problème étant qu'ils le fassent à bon escient, avec intelligence et générosité.
Mais inscrire dans le marbre de la loi des jugements prescriptifs, des formulations qui figent le passé en histoire officielle; qui disent aux historiens ce qu'ils doivent rechercher, trouver, enseigner, pour flatter la sensibilité meurtrie d'une partie de la population, c'est une tout autre affaire.
Des lois perçues comme purement symboliques par ceux qui les votent, mais au nom desquelles d'honnêtes historiens sont assignés en justice pour avoir précisément travaille sur des questions que les auteurs de ces lois prescrivaient de travailler davantage... ' cela ne se voit que dans les pays totalitaires!
C'est pourquoi nous avons fondé l'association Liberté pour l'histoire (nom de la pétition lancée par un groupe d'historiens, dont Pierre Nora, le 12 décembre 2005J. Du seul fait d'exister, je crois qu'elle a cause gagnée. Les gens ont compris qu'il ne s'agissait pas d'une défense de boutique, mais d'une entreprise de salubrité publique. Mais quand même! Nous voilà somme toute passés, en quelques années, de la défense du droit à la mémoire à la défense du droit à l'histoire. Il y a de quoi s'inquiéter.
Au-delà de ce type d'initiative, ne s'agit-il pas de redéfinir parleur différence deux notions qui se brouillent aujourd'hui dans l'esprit des gens: qu'est-ce qui relève de l'histoire et qu'est-ce qui relève de la mémoire? Pouvez-vous préciser où passe pour vous ta frontière?
En théorie, elle est très claire.
La mémoire est le souvenir d'une expérience vécue ou fantasmée. A ce titre, elle est portée par des groupes vivants, ouverte à toutes les transformations, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les manipulations, susceptible de longues latences et de brusques réveils.
L'histoire est au contraire une construction toujours problématique et incomplète de ce qui n'est plus, mais qui a laissé des traces. Et à partir de ces traces, contrôlées, croisées, on tâche de reconstituer au plus près ce qui a dû se passer, et surtout d'intégrer ces faits dans un ensemble explicatif cohérent.
On pourrait dire aussi que la mémoire relève du magique, de l'affectif, et qu'elle ne s'accommode que des informations qui la confortent. L'histoire est une opération purement intellectuelle, laïcisante, qui appelle analyse et discours critique.
La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l'histoire l'en débusque toujours et, même si elle s'en sert, elle «prosaïse ».
La mémoire sourd d'un groupe dont elle contribue à souder la solidarité identitaire. Elle singularise et particularise. L'histoire est le résultat d'un travail soumis à des procédures contraignantes. Elle appartient à tous et à personne, elle ne s'attache qu'aux évolutions et aux rapports des choses.
Bref, la mémoire est un absolu et l'histoire ne connaît que du relatif.
Mais pourquoi aujourd'hui cette urgence à ressusciter la mémoire, les mémoires? Pour quelle raison les mémoires envahissent-elles ainsi le domaine public?
Pour vous répondre, on pourrait partir de la distinction que fait le philosophe allemand
Walter Benjamin entre la mémoire transmise et la mémoire acquise qu'il appelle vécue.
La mémoire transmise, c'est tout ce qui passe d'une génération à l'autre, y compris l'histoire et son enseignement. La mémoire acquise, c'est tout ce qui n'est arrivé qu'à vous, ou que vous ressentez comme tel. II est clair que dans le monde contemporain, il y a de moins en moins de mémoire transmise et de plus en plus de mémoire acquise.
C'est dû à l'accélération de plus en plus rapide de l'histoire qui fait vivre tout le monde sous le signe permanent de la perte. C'est dû aux grands bouleversements historico-politiques, ici le passage brutal du monde communiste au monde libre, ailleurs le passage de l'ordre colonial aux péripéties des indépendances. Dans les sociétés industrielles et démocratiques, c'est plutôt dû aux transformations internes des conditions de la vie sociale.
Pensez seulement à ce qu'a représenté chez nous le choc majeur de la fin des paysans, cette collectivité-mémoire par excellence. La population engagée dans l'agriculture est tombée en 1975 au-dessous de 10 %, seuil toujours fatidique. Elle représentait encore 45% au lendemain de la guerre. Et c'était de vrais paysans, pas des agriculteurs. C'est justement à ce moment-là qu'on a commencé à parler de « mémoire paysanne». Rappelez-vous le succès qu'a eu Le Cheval d'orgueil de Pierre Jakez Hélias (1975).
Vous voulez dire que la mémoire est toujours l'effet d'un choc?
En un sens oui. C'est ce qui fait l'importance des chocs majeurs.
Les guerres, les totalitarismes, les génocides, les crimes contre l'humanité sont l'image centrale et dominante de notre âge de mémoire. La Shoah est devenue comme la matrice mémorielle, la métaphore du siècle. C'est bien d'ailleurs Auschwitz qui a fait naître le «devoir de mémoire». Pour l'occident, c'est le traumatisme majeur. Et que ce génocide ait été celui précisément du « peuple de la mémoire » ne fait sans doute que redoubler l'intensité de ce lien entre la Shoah et l'avènement de la mémoire.
Et la France dons cette affaire? Pourquoi vit-elle si intensément cette crise mémorielle?
Pratiquement tous les pays ont eu récemment des comptes à régler avec leur passé. Mais la France, en effet, est aujourd'hui malade de sa mémoire.
Je crois que cela tient précisément à l'intensité traditionnelle des rapports qu'a entretenus la France avec l'histoire, avec son histoire. Ailleurs, c'est la langue, l'économie ou la culture populaire qui ont fait la nation. En France, c'est l'histoire. Il a fini par se constituer une vaste saga aux mille aspects divers, un roman national qui se déployait majestueusement de la Gaule à de Gaulle. Une légende, si vous voulez, mais qui a été, on peut dire depuis la Révolution, l'instrument principal de la formation civique et de la conscience collective.
L'école a évidemment joué le rôle central. Vous pouviez être chez vous le descendant d'un aristocrate guillotine, d'un communard fusille, de Polonais émigrés, de juifs alsaciens réfugiés, de Bretons bretonnants, avec toutes les traditions familiales et mémorielles que cela supposait. Mais, à l'école, vous n'étiez plus qu'un petit Français récitant «Nos ancêtres les Gaulois...».
C'est ce modèle historico-mémoriel de la nation qui s'est rouillé. D'un côté, le mécanisme intégrateur joue de moins en moins bien, comme l'ascenseur social qui l'accompagnait. De l'autre, chaque minorité sociale en voie d'intégration mais en perte de mémoire traditionnelle vit la récupération, la « réappropriation» de son passé comme partie intégrante de son affirmation d'identité.
Au fond, c'est l'émergence d'une revendication d'intégration de telle ou telle mémoire privée dons l'histoire collective...
Effectivement. Cela correspond à un puissant mouvement d'approfondissement historique, de décolonisation intérieure, d'émancipation des identités de groupes et de minorités sociales, religieuses, sexuelles, provinciales, ethniques les ouvriers, les juifs, les femmes, les Corses, les Noirs, etc. La mémoire, c'est une histoire à laquelle on ne tient tant que parce qu'elle n'est plus tout à fait à soi. C'est un membre fantôme. Il s'agit de la faire inscrire au grand registre de l'histoire nationale.
Le cas des juifs serait ici exemplaire. On n'aurait guère parlé de « mémoire juive» il y a encore trente ou quarante ans. Même le souvenir de Vichy n'était pas principalement hé à la législation antisémite et à la responsabilité de l'Etat français dans la déportation et l'extermination.
C'est le contraire aujourd'hui, et la «communauté juive» une appellation qu'on n'aurait pas non plus utilisée autrefois n'a cessé de réclamer au chef de l'Etat la reconnaissance de cette responsabilité. Chose faite par Jacques Chirac le 16 juillet 1995 au Vél' d'Hiv'.
Jacques Chirac vient de faire la même chose pour les Noirs, en fixant un jour de commémoration de l'abolition de l'esclavage: le 10 mai.
Oui et non. Pas exactement. Mais le rapprochement peut éclairer notre sujet: la
remontée du refoulé national, le rapport des mémoires à la nation.
La reconnaissance du 16 juillet 1995 et l'institution d'une journée commémorative avaient déjà paru discutables pour certains. Mais enfin, les rescapés étaient là. Mitterrand, qui avait été à Vichy à l'époque, vivait encore. L'affaire ne concernait pas seulement les juifs, mais tous les Français, à un moment précis et encore récent de leur histoire commune.
Ce n'est pas tout à fait le cas de l'esclavage. On aurait pu trouver naturel d'en fixer en tout cas la commémoration au 27 avril, jour anniversaire de l'abolition en 1848, il y a déjà plus d'un siècle et demi. Non. Ce qu'il fallait arracher de l'Etat, c'était le 10 mai, anniversaire de la loi Taubira de 2001 qui fait de l'esclavage (du seul esclavage européen) et de la traite (la seule traite atlantique) un crime contre l'humanité. On voit bien la différence et le chemin parcouru.
On a vu comment, désormais, chaque minorité exige, au nom de la « méritoire», de réintégrer l'histoire commune. Mois vous qui avez été le premier, avec vos
Plus ou moins car, en vérité, c'est le même mouvement, celui que j'avais saisi, qui se déploie et s'approfondit.
Mais il est bien certain qu'en vingt-cinq ans la «mémoire» a beaucoup changé. Elle est devenue un phénomène quasi religieux qui fait du témoin une manière de prêtre. Et les conflits mémoriels sont devenus des guerres de religion, des guerres saintes. La mémoire est par définition sacrée, mais le règne de la mémoire, c'est le sacre du sacré!
On est passé d'une mémoire modeste, qui ne demandait qu'à se faire admettre et reconnaître, à une mémoire prête à s'imposer par tous les moyens. J'avais autrefois évoqué une « tyrannie de lu mémoire»; il faudrait aujourd'hui parler de son terrorisme. Si bien qu'on est moins sensible à la souffrance qu'elle exprime qu'à la violence par laquelle elle veut se faire entendre.
Il s'opère surtout, par rapport à l'histoire, un véritable renversement. Il y a une trentaine d'années, la mémoire était un peu l'histoire de ceux qui n'avaient pas eu droit à l'Histoire. Une exigence de justice, une forme de libération. L'appel à la justice est devenu, parfois, un appel au meurtre, et la libération une espèce d'enfermement. Mais surtout, l'idée s'est répandue que la mémoire détient sur l'histoire un privilège qu'elle tire de la morale, une forme de vérité supérieure à celle que l'histoire n'atteindra jamais. Quelle est la vérité vraie? A ce moment-là, on passe, je le crains, d'une mémoire si j'ose dire normale à une mémoire pathologique.
Quelle doit être alors, selon vous, l'attitude de l'historien face à ce « déferlement de mémoire»?
Résister. Camper ferme sur ses positions. Analyser le phénomène. Bien sûr, il faut élargir le questionnaire, ouvrir de nouveau chantiers de recherche. Bien sûr qu'il faut intégrer à son propre questionnement le questionnement mémoriel. Celui-ci est même devenu la dimension principale du travail de l'historien, au détriment, à mon avis, des autres approches classiques. Mais il faut, comme toujours en histoire, déplacer les données telles qu'elles nous sont imposées par l'air du temps. Autrement dit, il faut chercher à comprendre, pour le dépasser, le pourquoi de cet impératif mémoriel, mais ne rien lui céder.
Le problème était le même du temps où s'imposait la problématique du récit national que les historiens des Annales, Marc Bloch et Lucien Febvre en tête, se sont appliqués à déjouer. A l'heure où s'impose aux historiens l'impératif mémoriel, il faut pareillement le contrer, le contourner, le dominer. Il est clair qu'une frontière s'établit entre ceux qui, dans ce domaine, restent obstinément des historiens de la mémoire, et ceux qui, nolens volens, se mettent purement et simplement au service de la mémoire même en faisant parfois du travail historique de qualité. Ils se font, en historiens, des militants de la mémoire.
Dans la pratique comme dans la théorie, les choses ne sont pas toujours simples. Il n'empêche qu'au point où nous en sommes, c'est-à-dire menacés d'une réécriture complète de l'histoire du point de vue des victimes, il n'est peut-être pas inutile de réaffirmer des principes simples. Et d'y rester collés comme une moule au rocher.
Justement, n'y aurait-il pas une autre « pathologie » de la mémoire qui consisterait ù juger le passé à l'aune des valeurs du jour?
Disons-le tout net: il n'est peut-être pas si facile de maintenir ou plutôt de faire reconnaître les impératifs les plus élémentaires du raisonnement historique à un moment où l'esprit de l'époque y est si contraire. Dans un monde où il n'y a que le «bien» et le «mal», l'historien n'est pas chez lui.
Je me demande d'ailleurs ce qui reste de l'histoire dite « des mentalités», qui régnait il y a une trentaine d'années, et qui consistait précisément à montrer les changements d'attitude vis-à-vis de la vie, de la mort, de la femme, de l'enfant, de la nature, de la croyance, etc. On aurait bien besoin d'en faire aujourd'hui pour l'histoire de la traite, de l'esclavage, de la colonisation, dont il est absurde d'écrire le film en noir et blanc. L'histoire n'est pas manichéenne, on a honte de le rappeler.
Sans doute. Mais vous semblez faire peu de cas de crimes contre le plus élémentaire des droits de la personne humaine, de cette « marchandisation » des corps et des esprits, des voyages en fond de cale, des tortures, des fers et du traumatisme psychologique qui ne s'est pas éteint deux siècles et quelques générations plus tard...
Ce traumatisme se réveille, et nous devons pour commencer comprendre pourquoi, comment et souvent à quelles fins. L'empathie, on la doit à tous ceux qui ne sont plus; c'est la base du sentiment de l'histoire. Et il y a une morale d'historiens. Elle consiste à chercher obstinément la vérité; à être intellectuellement honnête.
Croyez-vous que manque d'empathie un historien qui, sur des phénomènes vivants et saignants, n'arrête pas de compter? La mortalité infantile au xvi siècle, l'espérance de vie au xvii' siècle, les morts dans les camps nazis ou communistes, ceux dans les bateaux négriers... Et puis, faire de l'histoire ne consiste pas à la revivre, mais à l'expliquer. A établir des faits, mais surtout pour dégager les problèmes qu'ils posent.
Il faut d'ailleurs aller franchement plus loin. Si l'on enseigne un événement seulement parce qu'il est un crime contre l'humanité, on amorce une spirale dangereuse. D'abord parce que si l'on fait de l'enseignement de l'histoire une litanie de crimes contre l'humanité, je ne vois pas les raisons que nos enfants auraient de s'y intéresser, et les professeurs de l'enseigner. Et je vous dirais qu'il ne faut pas leur apprendre la traite, l'esclavage, la colonisation parce que c'est «mal» ou «bien», mais parce que c'est un grand morceau de la formation du monde moderne, le nôtre, le leur.
La concurrence mémorielle dans notre société affaiblirait-elle le lien social?
Le vrai problème est moins celui de la concurrence ou de la solidarité des victimes que celui de l'incompatibilité conflictuelle des mémoires. Et devant ce problème, grave et difficile, je ne vois pas d'autre réponse possible qu'une autorité de conciliation.
Elle peut prendre deux formes, bien entendu non coercitives, mais qui supposent chacune une « ressaisie» des historiens sur eux-mêmes, et des politiques sur eux-mêmes.
La parole politique est indispensable, à condition qu'elle soit courageuse et sans démagogie. Elle est indispensable aussi et surtout au niveau supérieur de l'Etat, en espérant qu'elle soit forte et généreuse, ferme et sans complaisance. La conciliation par l'histoire est plus longue. Mais, en définitive, c'est elle qui s'impose, car la mémoire divise et l'histoire seule réunit.
Les historiens sont les mieux placés, entre la pression sociale et l'expertise savante, pour dire à tous et pour tous ce que le passé autorise et ce qu'il ne permet pas.
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Autorité intellectuelle et morale incontestée, membre de l'Académie française, René Rémond a accepté de présider l'association "Liberté pour l'histoire". Il explique pourquoi ce combat est politique: il y va de la liberté de débattre.
Pourquoi me suis-je associé à l'initiative de 18 de mes collègues historiens ? Je ne suis ordinairement pas prodigue de ma signature, mais la cohérence intellectuelle de la position adoptée a emporté ma conviction. Je n'aurais pas signé un texte qui aurait limité son objet à l'abrogation de l'un ou l'autre des textes de loi contestés c'eût été faire un choix proprement politique. Réclamer l'abrogation de l'ensemble, c'était au contraire obéir à des considérations plus essentielles.
Le texte demande la liberté pour l'histoire pas pour les historiens. L'histoire ne leur appartient pas plus qu'aux politiques. Elle est le bien de tous.
C'est précisément pour préserver le droit de tout citoyen d'accéder à la vérité historique que nous nous élevons contre la proclamation de vérités officielles. Qu'ils soient chercheurs ou enseignants, ou les deux, les historiens exercent par délégation de la société une fonction qui leur crée plus de responsabilités que de droits. Aussi les motivations des signataires ne sont-elles pas corporatives. S'ils ont cru devoir rappeler que ce n'est pas aux politiques d'établir la vérité en histoire, c'est par référence à un impératif scientifique, à une règle juridique, à une exigence civique.
L'actualité a suffisamment démontré les effets pervers du recours à la loi pour définir l'histoire: elle entrave la recherche de la vérité et fait obstacle à sa diffusion. Outre que rien ne prépare les élus à trancher des points délicats et complexes, la loi met entre les mains de groupes dont le souci de distinguer le vrai du faux n'est pas nécessairement la préoccupation première un pouvoir redoutable.
La crainte de poursuites judiciaires conduira immanquablement à déserter les sujets à risques et à se censurer. Des pages entières de l'histoire resteront donc blanches, ou plutôt le vide sera comblé par des vérités d'État.
Quand les élus interviennent dans la définition des programmes d'enseignement, allant jusqu'à imposer la qualification positive ou négative au regard du droit ou de la morale de tel phénomène historique, ce sont les historiens qui dénoncent la transgression de la frontière que la Constitution a judicieusement tracée entre le domaine de la loi et celui do pouvoir réglementaire, et qui invitent au respect de la séparation des pouvoirs.
Contrevenant au principe qui veut que la loi soit aussi universelle que possible, la prolifération incontrôlée de lois adoptées pour des catégories particulières sous la pression entraîne la fragmentation de la législation.
La compétition entre catégories qui aspirent toutes à faire reconnaître les torts qu'elles ont pu subir par le passé et à en obtenir réparation entraîne la segmentation du corps social et porte en germe son démembrement. C'est aussi le fractionnement, pour ne pas dire le dépècement de la mémoire collective.
Ainsi, en signant ce texte, j'ai eu le sentiment d'agir, autant qu'en intellectuel pour qui les droits de la vérité sont imprescriptibles, en démocrate qui ne souffre pas qu'il y ait des vérités confisquées et qui plaide le droit pour chacun d'accéder à la connaissance de la complexité de l'histoire, et en citoyen attaché au fonctionnement régulier des pouvoirs publics et soucieux de préserver l'unité nationale, bien trop précieux pour être sacrifié à des revendications particulières.
René Rémond
Président de la Fondation nationale des sciences politiques
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Avant de demander l'abrogation de la loi Gayssot, il faut en faire le bilan, demande Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah.
Comment ne pas saluer la création de l'association Liberté pour l'histoire? Comment ne pas se réjouir que tous ceux et celles dont le métier est l'histoire, enseignants, chercheurs, s'insurgent contre l'article 4, inepte et insultant, de la loi de février 2005?
Pourtant, certains, dont je suis, ont ressenti un malaise à voir qualifier de 'mémorielles «, donc tyranniques et liberticides, quatre lois dont Françoise Chandernagor explique bien ce qu'elles ont de différent. Parmi elles, la loi Gayssot dont la pétition réclamait sans nuance le retrait.
Pour l'heure, et en se restreignant à la loi Gayssot, le texte de l'appel m'inspire deux remarques.
La loi Gayssot est une « vraie » loi, largement discutée au Parlement et qui ne contrevient pas au droit européen ou international. Elle a été et reste appliquée. Elle avait notamment pour objectif de mettre en lumière l'essence de la négation des chambres à gaz et la réhabilitation par une certaine extrême droite d'un nazisme dont les victimes sont encore parmi nous.
Le danger potentiel qu'elle recèle, mis en évidence par Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet, celui de laisser à la loi le soin de dire l'histoire, n'a, dans la pratique, pas été vérifié,
sauf à considérer que Faurisson et Garaudy sont des historiens. Avant de la balayer dans l'enthousiasme, il faudrait en faire un réel bilan. Dire qu'elle n'a pas été efficace du fait d'internet ne l'invalide pas. Il suffit de se promener sur la Toile pour voir que d'autres lois, celles réprimant la diffamation, l'insulte raciale, sans parier de toutes les questions de propriété intellectuelle, sont mises en échec. Certes, Françoise Chandernagor a aussi raison de dire que les négationnistes peuvent être condamnés hors loi Gayssot, et ils l'ont été, Bardèche et Rassinier les premiers.
Ce qui amène une seconde remarque. Si aucun historien n'a été condamné du fait de la loi Gayssot, des historiens peuvent eux aussi être tramés en justice et condamnés, hors lois dites « mémorielles «. Tel a été le cas de Bernard Lewis, justement rappelé par Françoise Chandernagor, condamné symboliquement en vertu de l'article 1382 du Code civil, article sur lequel s'appuie aussi en partie l'assignation en justice de notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau. Faut-il alors considérer que cet article fait désormais partie des lois mémorielles»?
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L'HISTOIRE Un appel « Liberté pour l'histoire » a été lancé par 19 historiens, le 12 décembre dernier. Vous l'avez signé. Pourquoi?
FRANÇOISE CHANDERNAGOR : Depuis la loi du 23 février 2005, ou, plus exactement, depuis le vote de l'article 4 de cette loi, qui enjoint aux chercheurs d'accorder « à l'histoire de la présence française outremer la place qu'elle mérite » et aux enseignants d'évoquer dans leur cours « le rôle positif de la présence française outremer », la protestation des historiens et des professeurs d'histoire n'a cessé de s'amplifier.
Rappelons que ce texte avait été voté par le Parlement à l'unanimité et qu'il a fallu que quelques historiens spécialistes reconnus de la colonisation et de l'immigration, emmenés par Claude Liauzu et Gérard Noiriel, lancent dans Le Monde un cri d'alarme pour que l'opinion prenne conscience de la mise en place subreptice d'une « histoire officielle».
Parallèlement, il y avait eu, sur le fondement d'une autre loi, la loi Taubira du 21 mai 2001, l'assignation en justice d'un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste respecté de l'esclavage et de la traite négrière. Ce qui semble avoir déplu dans son livre sur Les Traites négrières, c'est qu'il fait une histoire globale de la déportation des peuples africains, non pas seulement par les Occidentaux, mais aussi par des marchands arabes esclavagistes, et qu'il parle du commerce des esclaves à l'intérieur même de l'Afrique subsaharienne, commerce dont des Africains étaient les victimes et d'autres Africains les acteurs.(1)
Cet historien a été traîné en justice par un « collectif antillais-guyanais-réunionais» à la suite d'une interview où il résumait son ouvrage, le jour même où il recevait pour son livre le prix du Livre d'histoire du Sénat. Ses accusateurs lui reprochent en particulier d'avoir avancé que la traite négrière est un phénomène étendu sur treize siècles et plusieurs continents, ce qui, selon eux, revient à « éluder le caractère particulier de la traite transatlantique en impliquant une couverture temporelle et géographique plus vaste que celle retenue par la loi » (loi Taubira).
Que l'on puisse ainsi, au nom de la mémoire et d'une loi qui sacralise cette mémoire, déférer devant les tribunaux un chercheur qui a consacré près de vingt ans de sa vie à l'étude de son sujet, tout cela parce que les conclusions auxquelles il parvient ne plaisent pas à telle on telle fraction de la population, c'est une atteinte fondamentale à la liberté de l'historien.(2)
C'est aussi une atteinte à la liberté d'expression, telle qu'elle a été définie par la Cour européenne des droits de l'homme : « La liberté d'expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l'État ou une fraction de la population. » En somme, la liberté d'expression, c'est d'abord, comme le disait déjà Voltaire, celle des gens avec lesquels nous ne sommes pas d'accord Sauf, évidemment, quand ces gens tombent indépendamment de toute définition de la « vérité historique » sous le coup de nos lois pénales ordinaires qui punissent la diffamation, l'injure raciste ou sexiste, l'incitation à la discrimination ethnique ou religieuse, etc.
LH. : Cet appel du 12 décembre est donc le résultat d'une prise de conscience. Qui en a pris l'initiative?
F. C. : L'idée est née au cours d'une réunion du «Forum d'historiens de Sciences-Po », à Paris, au début du mois de décembre. Il a paru important de poser, dans une pétition, le problème non seulement de la toi de 2005, mais de toutes les lois « mémorielles» qui l'avaient précédée et de demander, une fois pour toutes, au Parlement de renoncer à dire l'histoire. Ce n'est pas à la loi, c'est-à-dire aux tribunaux, de définir et de fixer la «vérité historique», mouvante par nature.
Le même jour est née l'idée, complémentaire, d'une association qui pourrait se porter au secours des historiens sérieux qui se trouveraient attaqués en justice, seuls et désarmés face à des «collectifs » divers et variés.
Aujourd'hui, cette association, présidée par René Rémond, existe. Quant à la pétition, il a paru nécessaire de la rendre publique sans délai, parce qu'il y avait en même temps un projet de loi socialiste proposant d'abroger l'article 4 de la loi de 2005 sur les rapatriés et qu'une mission parlementaire de réflexion sur le rôle du législateur dans ces matières venait d'être confiée au président de l'Assemblée nationale.
L'H. L'occasion était bonne...
F. C. : L'occasion était très bonne: le président de la République lui-même n'avait-il pas reconnu, le 9 décembre, qu'il ne pouvait y avoir d'«histoire officielle » dans une démocratie? Des historiens ont souhaité le prendre au mot en soulignant qu'en effet, sauf dans les pays totalitaires, l'État, c'est-à-dire la majorité politique du moment, ne peut prétendre, même avec les meilleures intentions, imposer sa vérité historique aux chercheurs et aux enseignants en les menaçant de sanctions pénales ou civiles.
LH. Certains ont reproché au texte d'avoir procédé à un amalgame en demandant l'abrogation de lois portant sur des faits qui ne sont pas homogènes...
F. C. : Je tiens tout d'abord à préciser que nous n'avons pas demandé l'abrogation de lois entières, mais seulement des articles qui posent problème. Ainsi, dans la loi sur les rapatriés, seul l'article 4 cf. p. 80) est mis en cause. Il est évident par ailleurs que le gouvernement et le Parlement ont parfaitement compétence pour fixer des indemnités, décréter des commémorations, construire des musées, édifier un mémorial, etc. Ils peuvent aussi décider, comme ils l'envisagent d'ailleurs, de consacrer un jour férié à l'abolition de l'esclavage.
De même, quand la loi Gayssot de 1990 donne des pouvoirs supplémentaires aux associations pour lutter contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, le législateur est dans son rôle et le citoyen ne peut qu'approuver de telles mesures.
En revanche, il y a, dans au moins quatre lois, des articles potentiellement dangereux, suspendus comme des épées de Damoclès au-dessus des historiens. Des articles dont certains ont été votés «distraitement» ou rapidement. Or tous ces articles marquent la volonté du Parlement d'intervenir dans la recherche historique. Nous n'avons pas souhaité les distinguer les uns des autres en fonction des intentions du législateur, ni même en fonction du caractère plus ou moins satisfaisant historiquement des vérités qu'ils édictent. Nous en avons fait une question de principe: ce n'est pas à des majorités politiques d'imposer et de fixer la vérité historique pas plus que ce ne serait à de telles majorités, nécessairement changeantes, de fixer, sous peine d'amendes ou d'emprisonnement, la vérité scientifique. C'est cette position de principe qui rend notre demande cohérente.
L'H. Gérard Noiriel, le 20 décembre, répond aux signataires de l'appel qu'il « refuse de mettre sur le même plan une loi qui fait l'apologie de la colonisation avec celles qui condamnent le racisme, l'esclavage, les persécutions de masse(3)
F. C. : Rappelons d'abord que nous n'avons pas eu besoin de ces lois «mémorielles» pour condamner le racisme, l'esclavage ou le génocide: tout cela était clairement et lourdement puni par des conventions internationales intégrées à notre droit interne et reprises par les articles 2111 et 2121 de notre Code pénal.
L'objectif des lois mémorielles n'est donc pas de punir ces crimes. Il est seulement d'appliquer rétroactivement des définitions, et parfois des sanctions, au passé à un passé d'ailleurs de plus en plus lointain: un siècle pour la loi sur le génocide arménien, cinq siècles pour la loi sur l'esclavage.
Première question: peut-on appliquer à un lointain passé des notions juridiques et morales contemporaines (je rappelle que, en droit, la notion juridique de «crime contre l'humanité » date de 1945 et celle de « génocide », de 1948) ? En procédant ainsi, on commet la faute suprême en histoire : l'anachronisme.
Mais, seconde question, plus juridique cette fois : puisque tous les auteurs de ces crimes sont morts depuis longtemps et qu'on ne les sortira pas de leurs tombeaux pour les pendre, qui pourra-t-on condamner si l'on veut appliquer la loi? Les historiens qui parlent de ces périodes troubles et de ces hommes-là! Si demain, à la demande d'un élu du Sud-Ouest, une loi déclare « crime contre l'humanité » la triste croisade contre les albigeois (XIIIe siècle), verra-t-on condamnés les biographes de Blanche de Castille ou de Simon de Montfort?
LH. : L'appel range aussi la loi Taubira parmi celles qui attentent à la liberté de l'historien. Pourquoi?
F. C. L'assignation en justice d'Olivier Pétré-Grenouilleau montre assez quel usage certains prétendent faire de cette loi Bien entendu, « il ne suffit pas d'abroger des articles de lois pour mettre finaux dérives mémorielles » sur ce point, Gérard Noiriel a raison. Mais, ayant exercé longtemps le métier de juge, je le trouve beaucoup trop confiant lorsqu'il assure que « si nous respectons les principes qui définissent notre fonction d'enseignant-chercheur, nous ne risquons pas d'être condamnés par un tribunal» D'abord, le système judiciaire est ainsi fait que tel historien qui serait jugé innocent à Arras peut être condamné à Rodez! Les juges sont d'ailleurs excusables car une loi mal rédigée se prête à toutes les interprétations. Or ces lois à l'exception de la lui Gayssot sont très mal rédigées: vagues, imprécises, incomplètes.
Je signale, du reste, qu'aucune d'entre elles n'a été examinée au préalable par le Conseil d'État dont c'est le rôle de lire les projets de loi pour les améliorer techniquement. Ces lois mémorielles sont toujours issues de propositions émanant directement de députés auxquels, parfois, des groupes de leur circonscription les ont « soufflées». Il peut s'agir aussi de simples amendements de séance lancés dans le feu de la discussion, ou votés à l'heure où il ne reste presque plus personne dans l'hémicycle. Ce n'est pas ainsi qu'on fait de bonnes lois, respectables, durables et justes.
Pour revenir à la loi Taubira, je tiens à préciser qu'étant moi-même descendante d'esclaves, comme je l'avais expliqué naguère à L'Histoire (4), je comprends très bien qu'on veuille, sur le plan international, faire ranger l'esclavage dans la catégorie des o crimes contre l'humanité » il était d'ailleurs déjà condamné par des conventions internationales de 1926 et 1956 et déjà inscrit comme « crime contre l'humanité » dans notre Code pénal. Mais, bien sûr, cette définition, comme celle du génocide, s'applique aux crimes actuels ou futurs. On le sait, certains pays pratiquent encore aujourd'hui l'esclavage et le commerce d'esclaves ; c'est d'abord contre ces crimes contemporains que nous, descendants d'esclaves, devrions nous mobiliser: nous ne pouvons plus rien pour nos morts, nous pouvons beaucoup pour les vivants.
Mais la loi de mai 2001, elle, ne traite que du passé avec tous les risques d'anachronismes que j'ai déjà signalés. Avec surtout une définition historique très partielle et partiale de ce crime contre l'humanité seule est condamnée « la traite négrière transatlantique », c'est-à-dire la traite occidentale, et « à partir du XVè siècle». Or, nous savons que l'Afrique a été soumise à une traite intense bien avant le Xv0 siècle, que cette traite passait par le Sahara et aboutissait en Égypte et au Moyen-Orient, et qu'elle a duré bien après que l'esclavage eut été aboli par les pays occidentaux, lesquels sont pourtant les seuls visés par la loi.
LH. Donc, ce que les signataires de l'appel souhaiteraient, ce n'est pas l'abrogation intégrale de cette loi, mais une nouvelle formulation?
F. C. Les signataires aimeraient surtout, je crois, que le Parlement ne se mêle plus de dire la vérité en histoire.
Plus jamais Mais en ce qui concerne les lois déjà votées, peut-être en effet pourrait-on reformuler certains articles. Dans l'article 1 de la loi de 2001 sur la traite, il suffirait de reprendre le titre même de la loi qui parle de «la traite négrière » en général. Qui pourrait s'y opposer?
LH. Certains incriminent aussi son article 2 qui porte sur « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines ».
F. C. Oui. Au moment du débat parlementaire sur cette loi, Elisabeth Guigou, alors ministre de la Justice, avait prévenu l'Assemblée que cet article ne relevait pas de la compétence du Parlement. Le Sénat a supprimé l'article. Mais, en seconde lecture, l'Assemblée nationale l'a rétabli dans l'enthousiasme...
Cet article 2 de la loi Taubira prévoit, notamment, que les programmes scolaires doivent faire « une place conséquente » (sic) à l'histoire de l'esclavage. Au cours de la discussion qui a précédé le vote, certains députés étaient même allés plus loin en proposant d'indiquer le nombre de chapitres que chaque manuel scolaire devrait consacrer au sujet, et le contenu dc ces chapitres : il était notamment question d'imposer à tous les enfants l'étude du Code noir, recueil d'édits de police sur l'esclavage composé par Colbert. Par chance, on en est resté à une injonction plus vague. Mais cette injonction est du même type que celle de l'article 4, justement décrié, de la loi de 2005 sur les rapatriés.
Alors je pose la question qu'arrivera-t-il si les parents d'un collégien estiment que le professeur d'histoire n'a pas consacré à l'esclavage dans ses cours une place assez « conséquente » ? Et qu'est-ce qu'une place «conséquente », compte tenu de l 'ampleur des programmes? Un quart d'heure? Deux heures? A moins qu'on n'abroge ou déclasse cet article, c'est un tribunal qui tranchera... Car, encore une fois, nous n'avons pas affaire à des recommandations d'inspecteurs généraux de l'Éducation nationale, nous avons affaire à une loi, et qui dit « loi » dit tôt ou tard « tribunal ».
Nul doute que si, après le vote, cette loi avait été déférée au Conseil constitutionnel, comme la Constitution le prévoit quand le Parlement sort de sa compétence, le Conseil aurait déclassé cet article. Il en aurait été de même, bien sûr, pour l'article 4 de la loi de 2005 qui n'est pas de la compétence constitutionnelle du Parlement. Mais ni le gouvernement ni les partis politiques n'ont saisi les Neuf Sages. De sorte que ces lois sont directement invoquées devant des tribunaux sans jamais avoir été améliorées par les organes créés pour cela: le Conseil d'État et le Conseil constitutionnel.
LH. N'y a-t-il pas sur ce point un excès d'interventionnisme de la part des associations?
F. C. Depuis vingt-cinq ans, des associations ont acquis, dans divers domaines, le droit d'engager l'action pénale à la place de la puissance publique : on leur a permis de se présenter directement comme «victimes » et de se porter parties civiles. Dans tout ce qui touche aux périodes douloureuses du passé, ces associations sont nombreuses et actives. Or les infractions dont elles peuvent aujourd'hui réclamer lc châtiment sur la base de lois mémorielles sont vastes et vagues.
Cette imprécision s'aggrave même de loi en loi. Par exemple, la loi Gayssot en 1990 avait permis aux associations d'attaquer en justice pour défendre « l'honneur de la Résistance et des déportés ». C'était relativement précis car « les déportés » constituaient une catégorie juridiquement définie de la population et une catégorie qui disparaîtrait naturellement avec le temps. Il en va tout autrement de la loi Taubira, qui confie aux associations le pouvoir de défendre non seulement « la mémoire des esclaves » mais « l'honneur des descendants d'esclaves ». Descendant d'esclaves: c'est une catégorie qu'aucune autre loi, aucun règlement, n'a définie ; on voit actuellement des Français, fils d'immigrés africains, se dire « descendants d'esclaves », alors que leurs ancêtres n'ont pas pu, à l'évidence, être victimes de la « traite négrière transatlantique
Ne parlons pas du fait que certains «descendants d'esclaves» peuvent descendre aussi d'esclavagistes : sans même parler des viols, les liaisons nombreuses entre les colons et leurs esclaves ont provoqué métissage et croisement des sangs. Je songe, par exemple, au général Dumas, père de l'écrivain Alexandre Dumas : le général était le fils d'une esclave et du maître dc cette esclave, le marquis Davy de la Pailleterie, qui a fini par l'affranchir. Alexandre Dumas est donc à la fois descendant d'esclave.., et descendant d'esclavagiste
Mais le problème le plus délicat dans cette notion de «descendants d'esclaves » retenue par l'article 5 de la loi de mai 2001, c'est que cette catégorie juridique, mal définie, n'est pas vouée à disparaître avec les siècles. La France ayant aboli l'esclavage en 1848, les descendants d'esclaves actuels sont, au minimum, des descendants de la cinquième ou de la sixième génération C'est un peu loin à mon avis pour conférer des droits particuliers aujourd'hui.
L.'H. Le problème est un peu différent avec la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien: on ne remonte que jusqu'en 1915. Il peut rester une mémoire vivante...
F. C. : En vérité, la difficulté avec cette loi est moins celle du fond que celle de la forme: est-ce bien une loi ? Je pense que les juristes n'en ont pas vu beaucoup de cette espèce
Elle tient en une demi-ligne : « La France reconnaît le génocide arménien de 1915. » Point. On ne dit pas qui est le criminel, on ne désigne pas le lieu du crime.
Les députés qui ont voté ce curieux texte —voté à l'unanimité comme pour toutes ces lois "mémorielles" — expliquent aujourd'hui qu'ils voulaient faire un geste, donner un signe. Oui, mais une loi, ce n'est pas un geste, ce n'est pas une motion de sympathie: c'est une machine juridique et judiciaire. En fait, ce que voudraient les parlementaires, c'est pouvoir voter des « résolutions » comme sous la IV' République faire, en somme, des « déclarations » comme peuvent en faire les ministres ou le président de la République. Mais la Constitution de 1958 le leur interdit. Alors, ils font des lois là où, en effet, un voeu, un discours, un acte symbolique auraient suffi.
Ce qu'attendent ceux qui ont souffert, c'est un peu de compassion, une «parole »... Seulement, la loi n'est pas la parole. Avec la loi, on entre aussitôt dans la ronde des procès et des arguties juridiques menaces de procès contre des éditeurs, mises en demeure, ou procès effectifs contre des historiens.
L'H. Par exemple?
F C. De la loi, si courte, sur le génocide arménien, les associations de Français d'origine arménienne n'ont pu obtenir le pouvoir, qu'ont les associations fondées sur la loi Taubira ou sur la loi Gayssot, d'aller devant le juge pénal pour défendre la mémoire et l'honneur de leurs adhérents ou de leurs ancêtres. Alors, certains vont devant le juge civil en demandant, contre l'historien ou l'éditeur, non pas une amende ou de la prison, mais des dommages-intérêts. Ils s'appuient sur l'article 1382 du Code civil: « Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui parla faute duquel il est arrivé à le réparer. »
Cet article est fait, à l'origine, pour le cas de l'arbre qui est tombé dans le jardin d'un voisin ou du chien qui a mordu la dame d'en face... Maintenant, des associations «mémorielles » essaient de contrôler la vie intellectuelle par le biais de cet article elles invoquent un dommage affectif causé par un article nu un ouvrage historique qui, d'après elles, ne donnent pas à leur malheur (« génocide » ou autre « crime contre l'humanité ») toute la place et tous les mots qu'il faudrait.
Si un guide de voyage sur la Turquie ne consacre que quelques lignes au génocide arménien, ce n'est pas assez: souffrance, dommage, demande d'indemnités. Si un historien parle de 800000 morts en Arménie, ce n'est pas assez : souffrance, dommage, demande d'indemnités... Tenez, en avril 1995, L'Histoire avait consacré un dossier au « massacre des Arméniens» : aujourd'hui, votre magazine pourrait être attaqué en justice pour avoir employé le mot «massacre », qui constitue, soutiennent certains, une « négation du génocide».
L'H. : Venons-en maintenant à la première de ces lois « mémorielles la loi Gayssot. Certains historiens disent qu'ils seraient prêts aujourd'hui à signer I' « appel des 19 » s'il ne mentionnait pas aussi cette loi-là. Que reprochent donc les signataires de la pétition à la loi Gayssot?
F. C. Surtout, je crois, d'avoir été la première D'avoir ouvert une brèche dans laquelle tout le monde veut s'engouffrer. Pour l'essentiel, la loi Gayssot, dans la mesure où elle permet de lutter plus efficacement contre l'antisémitisme, est excellente. Mais il y a son article 9, celui qui, contrairement à nos traditions républicaines, « sanctuarise » un morceau d'histoire les jugements de Nuremberg et leurs suites. Pour la première fois, l'autorité de la chose jugée, qui est incontestable en droit, devenait aussi une vérité historique, protégée par des sanctions pénales spécifiques.
Entendons-nous bien: je n'ai personnellement aucun doute sur la qualité du travail effectué par le tribunal de Nuremberg en 1945-1946 et sur ses conclusions. Il y aurait plutôt des crimes à y ajouter (notamment le massacre des Tsiganes) qu'à en retrancher. Mais tous les jugements, quelles que soient leurs qualités, sont des moments de l'histoire : en tant que tels, ils doivent pouvoir être, eux aussi, objets d'histoire.
En 1990, à l'époque où l'on discutait de la proposition de loi de M. Gayssot, plusieurs historiens avaient tenté d'alerter l'opinion sur « les implications redoutables » qui résulteraient d'une intervention de la loi dans l'histoire. Pierre Vidal-Naquet, signataire de notre pétition et auteur des Assassins de la mémoire (5), qui fut à l'avant-garde du combat antinégationniste, condamnait la loi Gayssot : si l'histoire a quelque chose à nous enseigner, disait-il, « c'est qu'aucune vérité historique ne peut reposer suri 'appareil d 'Etat ou être considérée comme la vérité. La vérité n 'a aucun besoin de la police et des tribunaux, elle a besoin des historiens ». Madeleine Rebérioux, historienne et présidente honoraire de la Ligue des droits de l'homme, écrivait, elle, dans L'Histoire : « La loi impose des interdits, elle édicte des prescriptions, elle peut définir des libertés, elle ne saurait dire le vrai. Le concept même de vérité historique récuse l'autorité étatique. L'expérience de l'Union soviétique devrait suffire en ce domaine ». Ces réflexions paraissent encore plus justes aujourd'hui.
LH. Mais la loi Gayssot a tout de même permis de lutter contre le négationnisme?
F. C. Pas totalement. Parce que, peu de temps après, est apparu Internet : là, le négationnisme s'exprime à tout va, sans qu'on puisse l'en empêcher. L'antisémitisme, aussi.
Pour ce qui est, en revanche, du négationnisme « sur papier » publications, interviews , notre arsenal répressif sur les incitations à la haine raciale, les diffamations, les injures publiques, etc., avait déjà permis, avant la loi Gayssot, de condamner ou de débouter par deux fois M. Faurisson, chantre du négationnisme. en juin 1981 et en février 1990.
LH. Peut-on résister à la tyrannie de la mémoire?
F. C. : Je ne sais pas. La pression est forte. Parce que la mémoire, c'est de l'émotion. Et que notre époque, via Internet et la télévision, fait primer l'émotion sur la raison. Et je ne suis pas sûre que les lois « mémorielles » mettent du baume sur les plaies. Parfois, elles y versent du vinaigre en réveillant des souffrances endormies. Un exemple les catholiques et les protestants vivent aujourd'hui en France en bonne intelligence ; croyez-vous qu'une loi sur la Saint-Barthélemy améliorerait les choses ?
En tout cas, l'histoire n'est pas la mémoire. La mémoire est toujours partielle, biaisée, c'est pourquoi les mémoires sont conflictuelles. Regardez la guerre d'Algérie, qui n'est pas encore si loin: il y a la mémoire des rapatriés, la mémoire du FLN, la mémoire des harkis, la mémoire des appelés du contingent, et même la mémoire des métropolitains L'historien, pour faire son travail, doit confronter ces mémoires entre elles, puis les confronter toutes aux documents, aux traces, aux faits... Et sans cesse, quand il découvre de nouvelles sources, il doit remettre sur le métier son travail si fragile, sa vérité si provisoire.
Je voudrais rappeler ce qu'écrivait, dès 1995, Madeleine Rebérioux, au lendemain de la condamnation par un tribunal parisien de Bernard Lewis, professeur à Princeton, un des plus grands spécialistes de l'islam : « Si nous laissons les choses aller leur train, c'est dans l'enceinte des tribunaux que risquent désormais d'être tranchées des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d'aujourd'hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés parles mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu'ils pensent des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier. » Peut-être, par-delà la mort, les historiens signataires ont-ils voulu répondre à son appel?
(Propos recueillis par L'Histoire.)
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Les articles des lois incriminées
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Loi « Gayssot »
Loi n°90-615 du 13 juillet 1990
tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe
Art. 9 insérant un article 24 bis dans la loi de 1881 sur la presse
« Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du Tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale.»
Loi sur les Arméniens
Loi n°200170 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915
Article unique
«La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915.»
Loi « Taubira »
Loi n'2001434 du 21 mai 2001
tendant à la reconnaissance, par la France, de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.
Article Ier
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du e siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. »
Article 2
«Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.»
Article 5
«A l'article 48-1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, après les mots : "par ses statuts, de", sont insérés les mots: "défendre la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants".
Loi « Mekachera »
Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.
Article 4
«Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite.
«Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.
La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l'étranger est encouragée.»
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« Contre les vérités officielles»
René Rémond
L'Histoire (n°306, février 2006)
René Rémond
L'Histoire (n°306, février 2006)
Autorité intellectuelle et morale incontestée, membre de l'Académie française, René Rémond a accepté de présider l'association "Liberté pour l'histoire". Il explique pourquoi ce combat est politique: il y va de la liberté de débattre.
Pourquoi me suis-je associé à l'initiative de 18 de mes collègues historiens ? Je ne suis ordinairement pas prodigue de ma signature, mais la cohérence intellectuelle de la position adoptée a emporté ma conviction. Je n'aurais pas signé un texte qui aurait limité son objet à l'abrogation de l'un ou l'autre des textes de loi contestés c'eût été faire un choix proprement politique. Réclamer l'abrogation de l'ensemble, c'était au contraire obéir à des considérations plus essentielles.
Le texte demande la liberté pour l'histoire pas pour les historiens. L'histoire ne leur appartient pas plus qu'aux politiques. Elle est le bien de tous.
C'est précisément pour préserver le droit de tout citoyen d'accéder à la vérité historique que nous nous élevons contre la proclamation de vérités officielles. Qu'ils soient chercheurs ou enseignants, ou les deux, les historiens exercent par délégation de la société une fonction qui leur crée plus de responsabilités que de droits. Aussi les motivations des signataires ne sont-elles pas corporatives. S'ils ont cru devoir rappeler que ce n'est pas aux politiques d'établir la vérité en histoire, c'est par référence à un impératif scientifique, à une règle juridique, à une exigence civique.
L'actualité a suffisamment démontré les effets pervers du recours à la loi pour définir l'histoire: elle entrave la recherche de la vérité et fait obstacle à sa diffusion. Outre que rien ne prépare les élus à trancher des points délicats et complexes, la loi met entre les mains de groupes dont le souci de distinguer le vrai du faux n'est pas nécessairement la préoccupation première un pouvoir redoutable.
La crainte de poursuites judiciaires conduira immanquablement à déserter les sujets à risques et à se censurer. Des pages entières de l'histoire resteront donc blanches, ou plutôt le vide sera comblé par des vérités d'État.
Quand les élus interviennent dans la définition des programmes d'enseignement, allant jusqu'à imposer la qualification positive ou négative au regard du droit ou de la morale de tel phénomène historique, ce sont les historiens qui dénoncent la transgression de la frontière que la Constitution a judicieusement tracée entre le domaine de la loi et celui do pouvoir réglementaire, et qui invitent au respect de la séparation des pouvoirs.
Contrevenant au principe qui veut que la loi soit aussi universelle que possible, la prolifération incontrôlée de lois adoptées pour des catégories particulières sous la pression entraîne la fragmentation de la législation.
La compétition entre catégories qui aspirent toutes à faire reconnaître les torts qu'elles ont pu subir par le passé et à en obtenir réparation entraîne la segmentation du corps social et porte en germe son démembrement. C'est aussi le fractionnement, pour ne pas dire le dépècement de la mémoire collective.
Ainsi, en signant ce texte, j'ai eu le sentiment d'agir, autant qu'en intellectuel pour qui les droits de la vérité sont imprescriptibles, en démocrate qui ne souffre pas qu'il y ait des vérités confisquées et qui plaide le droit pour chacun d'accéder à la connaissance de la complexité de l'histoire, et en citoyen attaché au fonctionnement régulier des pouvoirs publics et soucieux de préserver l'unité nationale, bien trop précieux pour être sacrifié à des revendications particulières.
René Rémond
Président de la Fondation nationale des sciences politiques
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Avant de balayer la loi Gayssot.
Annette Wieviorka
Directrice de recherches au CNRS
L'Histoire (n°306, février 2006)
Annette Wieviorka
Directrice de recherches au CNRS
L'Histoire (n°306, février 2006)
Avant de demander l'abrogation de la loi Gayssot, il faut en faire le bilan, demande Annette Wieviorka, spécialiste de la Shoah.
Comment ne pas saluer la création de l'association Liberté pour l'histoire? Comment ne pas se réjouir que tous ceux et celles dont le métier est l'histoire, enseignants, chercheurs, s'insurgent contre l'article 4, inepte et insultant, de la loi de février 2005?
Pourtant, certains, dont je suis, ont ressenti un malaise à voir qualifier de 'mémorielles «, donc tyranniques et liberticides, quatre lois dont Françoise Chandernagor explique bien ce qu'elles ont de différent. Parmi elles, la loi Gayssot dont la pétition réclamait sans nuance le retrait.
Pour l'heure, et en se restreignant à la loi Gayssot, le texte de l'appel m'inspire deux remarques.
La loi Gayssot est une « vraie » loi, largement discutée au Parlement et qui ne contrevient pas au droit européen ou international. Elle a été et reste appliquée. Elle avait notamment pour objectif de mettre en lumière l'essence de la négation des chambres à gaz et la réhabilitation par une certaine extrême droite d'un nazisme dont les victimes sont encore parmi nous.
Le danger potentiel qu'elle recèle, mis en évidence par Madeleine Rebérioux et Pierre Vidal-Naquet, celui de laisser à la loi le soin de dire l'histoire, n'a, dans la pratique, pas été vérifié,
sauf à considérer que Faurisson et Garaudy sont des historiens. Avant de la balayer dans l'enthousiasme, il faudrait en faire un réel bilan. Dire qu'elle n'a pas été efficace du fait d'internet ne l'invalide pas. Il suffit de se promener sur la Toile pour voir que d'autres lois, celles réprimant la diffamation, l'insulte raciale, sans parier de toutes les questions de propriété intellectuelle, sont mises en échec. Certes, Françoise Chandernagor a aussi raison de dire que les négationnistes peuvent être condamnés hors loi Gayssot, et ils l'ont été, Bardèche et Rassinier les premiers.
Ce qui amène une seconde remarque. Si aucun historien n'a été condamné du fait de la loi Gayssot, des historiens peuvent eux aussi être tramés en justice et condamnés, hors lois dites « mémorielles «. Tel a été le cas de Bernard Lewis, justement rappelé par Françoise Chandernagor, condamné symboliquement en vertu de l'article 1382 du Code civil, article sur lequel s'appuie aussi en partie l'assignation en justice de notre collègue Olivier Pétré-Grenouilleau. Faut-il alors considérer que cet article fait désormais partie des lois mémorielles»?
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«LAISSONS LES HISTORIENS FAIRE LEUR METIER !»
Françoise Chandernagor
Françoise Chandernagor
Entretien de L'Histoire (n°306, février 2006) avec Françoise Chandernagor.
L'HISTOIRE Un appel « Liberté pour l'histoire » a été lancé par 19 historiens, le 12 décembre dernier. Vous l'avez signé. Pourquoi?
FRANÇOISE CHANDERNAGOR : Depuis la loi du 23 février 2005, ou, plus exactement, depuis le vote de l'article 4 de cette loi, qui enjoint aux chercheurs d'accorder « à l'histoire de la présence française outremer la place qu'elle mérite » et aux enseignants d'évoquer dans leur cours « le rôle positif de la présence française outremer », la protestation des historiens et des professeurs d'histoire n'a cessé de s'amplifier.
Rappelons que ce texte avait été voté par le Parlement à l'unanimité et qu'il a fallu que quelques historiens spécialistes reconnus de la colonisation et de l'immigration, emmenés par Claude Liauzu et Gérard Noiriel, lancent dans Le Monde un cri d'alarme pour que l'opinion prenne conscience de la mise en place subreptice d'une « histoire officielle».
Parallèlement, il y avait eu, sur le fondement d'une autre loi, la loi Taubira du 21 mai 2001, l'assignation en justice d'un historien, Olivier Pétré-Grenouilleau, spécialiste respecté de l'esclavage et de la traite négrière. Ce qui semble avoir déplu dans son livre sur Les Traites négrières, c'est qu'il fait une histoire globale de la déportation des peuples africains, non pas seulement par les Occidentaux, mais aussi par des marchands arabes esclavagistes, et qu'il parle du commerce des esclaves à l'intérieur même de l'Afrique subsaharienne, commerce dont des Africains étaient les victimes et d'autres Africains les acteurs.(1)
Cet historien a été traîné en justice par un « collectif antillais-guyanais-réunionais» à la suite d'une interview où il résumait son ouvrage, le jour même où il recevait pour son livre le prix du Livre d'histoire du Sénat. Ses accusateurs lui reprochent en particulier d'avoir avancé que la traite négrière est un phénomène étendu sur treize siècles et plusieurs continents, ce qui, selon eux, revient à « éluder le caractère particulier de la traite transatlantique en impliquant une couverture temporelle et géographique plus vaste que celle retenue par la loi » (loi Taubira).
Que l'on puisse ainsi, au nom de la mémoire et d'une loi qui sacralise cette mémoire, déférer devant les tribunaux un chercheur qui a consacré près de vingt ans de sa vie à l'étude de son sujet, tout cela parce que les conclusions auxquelles il parvient ne plaisent pas à telle on telle fraction de la population, c'est une atteinte fondamentale à la liberté de l'historien.(2)
C'est aussi une atteinte à la liberté d'expression, telle qu'elle a été définie par la Cour européenne des droits de l'homme : « La liberté d'expression vaut non seulement pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l'État ou une fraction de la population. » En somme, la liberté d'expression, c'est d'abord, comme le disait déjà Voltaire, celle des gens avec lesquels nous ne sommes pas d'accord Sauf, évidemment, quand ces gens tombent indépendamment de toute définition de la « vérité historique » sous le coup de nos lois pénales ordinaires qui punissent la diffamation, l'injure raciste ou sexiste, l'incitation à la discrimination ethnique ou religieuse, etc.
LH. : Cet appel du 12 décembre est donc le résultat d'une prise de conscience. Qui en a pris l'initiative?
F. C. : L'idée est née au cours d'une réunion du «Forum d'historiens de Sciences-Po », à Paris, au début du mois de décembre. Il a paru important de poser, dans une pétition, le problème non seulement de la toi de 2005, mais de toutes les lois « mémorielles» qui l'avaient précédée et de demander, une fois pour toutes, au Parlement de renoncer à dire l'histoire. Ce n'est pas à la loi, c'est-à-dire aux tribunaux, de définir et de fixer la «vérité historique», mouvante par nature.
Le même jour est née l'idée, complémentaire, d'une association qui pourrait se porter au secours des historiens sérieux qui se trouveraient attaqués en justice, seuls et désarmés face à des «collectifs » divers et variés.
Aujourd'hui, cette association, présidée par René Rémond, existe. Quant à la pétition, il a paru nécessaire de la rendre publique sans délai, parce qu'il y avait en même temps un projet de loi socialiste proposant d'abroger l'article 4 de la loi de 2005 sur les rapatriés et qu'une mission parlementaire de réflexion sur le rôle du législateur dans ces matières venait d'être confiée au président de l'Assemblée nationale.
L'H. L'occasion était bonne...
F. C. : L'occasion était très bonne: le président de la République lui-même n'avait-il pas reconnu, le 9 décembre, qu'il ne pouvait y avoir d'«histoire officielle » dans une démocratie? Des historiens ont souhaité le prendre au mot en soulignant qu'en effet, sauf dans les pays totalitaires, l'État, c'est-à-dire la majorité politique du moment, ne peut prétendre, même avec les meilleures intentions, imposer sa vérité historique aux chercheurs et aux enseignants en les menaçant de sanctions pénales ou civiles.
LH. Certains ont reproché au texte d'avoir procédé à un amalgame en demandant l'abrogation de lois portant sur des faits qui ne sont pas homogènes...
F. C. : Je tiens tout d'abord à préciser que nous n'avons pas demandé l'abrogation de lois entières, mais seulement des articles qui posent problème. Ainsi, dans la loi sur les rapatriés, seul l'article 4 cf. p. 80) est mis en cause. Il est évident par ailleurs que le gouvernement et le Parlement ont parfaitement compétence pour fixer des indemnités, décréter des commémorations, construire des musées, édifier un mémorial, etc. Ils peuvent aussi décider, comme ils l'envisagent d'ailleurs, de consacrer un jour férié à l'abolition de l'esclavage.
De même, quand la loi Gayssot de 1990 donne des pouvoirs supplémentaires aux associations pour lutter contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, le législateur est dans son rôle et le citoyen ne peut qu'approuver de telles mesures.
En revanche, il y a, dans au moins quatre lois, des articles potentiellement dangereux, suspendus comme des épées de Damoclès au-dessus des historiens. Des articles dont certains ont été votés «distraitement» ou rapidement. Or tous ces articles marquent la volonté du Parlement d'intervenir dans la recherche historique. Nous n'avons pas souhaité les distinguer les uns des autres en fonction des intentions du législateur, ni même en fonction du caractère plus ou moins satisfaisant historiquement des vérités qu'ils édictent. Nous en avons fait une question de principe: ce n'est pas à des majorités politiques d'imposer et de fixer la vérité historique pas plus que ce ne serait à de telles majorités, nécessairement changeantes, de fixer, sous peine d'amendes ou d'emprisonnement, la vérité scientifique. C'est cette position de principe qui rend notre demande cohérente.
L'H. Gérard Noiriel, le 20 décembre, répond aux signataires de l'appel qu'il « refuse de mettre sur le même plan une loi qui fait l'apologie de la colonisation avec celles qui condamnent le racisme, l'esclavage, les persécutions de masse(3)
F. C. : Rappelons d'abord que nous n'avons pas eu besoin de ces lois «mémorielles» pour condamner le racisme, l'esclavage ou le génocide: tout cela était clairement et lourdement puni par des conventions internationales intégrées à notre droit interne et reprises par les articles 2111 et 2121 de notre Code pénal.
L'objectif des lois mémorielles n'est donc pas de punir ces crimes. Il est seulement d'appliquer rétroactivement des définitions, et parfois des sanctions, au passé à un passé d'ailleurs de plus en plus lointain: un siècle pour la loi sur le génocide arménien, cinq siècles pour la loi sur l'esclavage.
Première question: peut-on appliquer à un lointain passé des notions juridiques et morales contemporaines (je rappelle que, en droit, la notion juridique de «crime contre l'humanité » date de 1945 et celle de « génocide », de 1948) ? En procédant ainsi, on commet la faute suprême en histoire : l'anachronisme.
Mais, seconde question, plus juridique cette fois : puisque tous les auteurs de ces crimes sont morts depuis longtemps et qu'on ne les sortira pas de leurs tombeaux pour les pendre, qui pourra-t-on condamner si l'on veut appliquer la loi? Les historiens qui parlent de ces périodes troubles et de ces hommes-là! Si demain, à la demande d'un élu du Sud-Ouest, une loi déclare « crime contre l'humanité » la triste croisade contre les albigeois (XIIIe siècle), verra-t-on condamnés les biographes de Blanche de Castille ou de Simon de Montfort?
LH. : L'appel range aussi la loi Taubira parmi celles qui attentent à la liberté de l'historien. Pourquoi?
F. C. L'assignation en justice d'Olivier Pétré-Grenouilleau montre assez quel usage certains prétendent faire de cette loi Bien entendu, « il ne suffit pas d'abroger des articles de lois pour mettre finaux dérives mémorielles » sur ce point, Gérard Noiriel a raison. Mais, ayant exercé longtemps le métier de juge, je le trouve beaucoup trop confiant lorsqu'il assure que « si nous respectons les principes qui définissent notre fonction d'enseignant-chercheur, nous ne risquons pas d'être condamnés par un tribunal» D'abord, le système judiciaire est ainsi fait que tel historien qui serait jugé innocent à Arras peut être condamné à Rodez! Les juges sont d'ailleurs excusables car une loi mal rédigée se prête à toutes les interprétations. Or ces lois à l'exception de la lui Gayssot sont très mal rédigées: vagues, imprécises, incomplètes.
Je signale, du reste, qu'aucune d'entre elles n'a été examinée au préalable par le Conseil d'État dont c'est le rôle de lire les projets de loi pour les améliorer techniquement. Ces lois mémorielles sont toujours issues de propositions émanant directement de députés auxquels, parfois, des groupes de leur circonscription les ont « soufflées». Il peut s'agir aussi de simples amendements de séance lancés dans le feu de la discussion, ou votés à l'heure où il ne reste presque plus personne dans l'hémicycle. Ce n'est pas ainsi qu'on fait de bonnes lois, respectables, durables et justes.
Pour revenir à la loi Taubira, je tiens à préciser qu'étant moi-même descendante d'esclaves, comme je l'avais expliqué naguère à L'Histoire (4), je comprends très bien qu'on veuille, sur le plan international, faire ranger l'esclavage dans la catégorie des o crimes contre l'humanité » il était d'ailleurs déjà condamné par des conventions internationales de 1926 et 1956 et déjà inscrit comme « crime contre l'humanité » dans notre Code pénal. Mais, bien sûr, cette définition, comme celle du génocide, s'applique aux crimes actuels ou futurs. On le sait, certains pays pratiquent encore aujourd'hui l'esclavage et le commerce d'esclaves ; c'est d'abord contre ces crimes contemporains que nous, descendants d'esclaves, devrions nous mobiliser: nous ne pouvons plus rien pour nos morts, nous pouvons beaucoup pour les vivants.
Mais la loi de mai 2001, elle, ne traite que du passé avec tous les risques d'anachronismes que j'ai déjà signalés. Avec surtout une définition historique très partielle et partiale de ce crime contre l'humanité seule est condamnée « la traite négrière transatlantique », c'est-à-dire la traite occidentale, et « à partir du XVè siècle». Or, nous savons que l'Afrique a été soumise à une traite intense bien avant le Xv0 siècle, que cette traite passait par le Sahara et aboutissait en Égypte et au Moyen-Orient, et qu'elle a duré bien après que l'esclavage eut été aboli par les pays occidentaux, lesquels sont pourtant les seuls visés par la loi.
LH. Donc, ce que les signataires de l'appel souhaiteraient, ce n'est pas l'abrogation intégrale de cette loi, mais une nouvelle formulation?
F. C. Les signataires aimeraient surtout, je crois, que le Parlement ne se mêle plus de dire la vérité en histoire.
Plus jamais Mais en ce qui concerne les lois déjà votées, peut-être en effet pourrait-on reformuler certains articles. Dans l'article 1 de la loi de 2001 sur la traite, il suffirait de reprendre le titre même de la loi qui parle de «la traite négrière » en général. Qui pourrait s'y opposer?
LH. Certains incriminent aussi son article 2 qui porte sur « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines ».
F. C. Oui. Au moment du débat parlementaire sur cette loi, Elisabeth Guigou, alors ministre de la Justice, avait prévenu l'Assemblée que cet article ne relevait pas de la compétence du Parlement. Le Sénat a supprimé l'article. Mais, en seconde lecture, l'Assemblée nationale l'a rétabli dans l'enthousiasme...
Cet article 2 de la loi Taubira prévoit, notamment, que les programmes scolaires doivent faire « une place conséquente » (sic) à l'histoire de l'esclavage. Au cours de la discussion qui a précédé le vote, certains députés étaient même allés plus loin en proposant d'indiquer le nombre de chapitres que chaque manuel scolaire devrait consacrer au sujet, et le contenu dc ces chapitres : il était notamment question d'imposer à tous les enfants l'étude du Code noir, recueil d'édits de police sur l'esclavage composé par Colbert. Par chance, on en est resté à une injonction plus vague. Mais cette injonction est du même type que celle de l'article 4, justement décrié, de la loi de 2005 sur les rapatriés.
Alors je pose la question qu'arrivera-t-il si les parents d'un collégien estiment que le professeur d'histoire n'a pas consacré à l'esclavage dans ses cours une place assez « conséquente » ? Et qu'est-ce qu'une place «conséquente », compte tenu de l 'ampleur des programmes? Un quart d'heure? Deux heures? A moins qu'on n'abroge ou déclasse cet article, c'est un tribunal qui tranchera... Car, encore une fois, nous n'avons pas affaire à des recommandations d'inspecteurs généraux de l'Éducation nationale, nous avons affaire à une loi, et qui dit « loi » dit tôt ou tard « tribunal ».
Nul doute que si, après le vote, cette loi avait été déférée au Conseil constitutionnel, comme la Constitution le prévoit quand le Parlement sort de sa compétence, le Conseil aurait déclassé cet article. Il en aurait été de même, bien sûr, pour l'article 4 de la loi de 2005 qui n'est pas de la compétence constitutionnelle du Parlement. Mais ni le gouvernement ni les partis politiques n'ont saisi les Neuf Sages. De sorte que ces lois sont directement invoquées devant des tribunaux sans jamais avoir été améliorées par les organes créés pour cela: le Conseil d'État et le Conseil constitutionnel.
LH. N'y a-t-il pas sur ce point un excès d'interventionnisme de la part des associations?
F. C. Depuis vingt-cinq ans, des associations ont acquis, dans divers domaines, le droit d'engager l'action pénale à la place de la puissance publique : on leur a permis de se présenter directement comme «victimes » et de se porter parties civiles. Dans tout ce qui touche aux périodes douloureuses du passé, ces associations sont nombreuses et actives. Or les infractions dont elles peuvent aujourd'hui réclamer lc châtiment sur la base de lois mémorielles sont vastes et vagues.
Cette imprécision s'aggrave même de loi en loi. Par exemple, la loi Gayssot en 1990 avait permis aux associations d'attaquer en justice pour défendre « l'honneur de la Résistance et des déportés ». C'était relativement précis car « les déportés » constituaient une catégorie juridiquement définie de la population et une catégorie qui disparaîtrait naturellement avec le temps. Il en va tout autrement de la loi Taubira, qui confie aux associations le pouvoir de défendre non seulement « la mémoire des esclaves » mais « l'honneur des descendants d'esclaves ». Descendant d'esclaves: c'est une catégorie qu'aucune autre loi, aucun règlement, n'a définie ; on voit actuellement des Français, fils d'immigrés africains, se dire « descendants d'esclaves », alors que leurs ancêtres n'ont pas pu, à l'évidence, être victimes de la « traite négrière transatlantique
Ne parlons pas du fait que certains «descendants d'esclaves» peuvent descendre aussi d'esclavagistes : sans même parler des viols, les liaisons nombreuses entre les colons et leurs esclaves ont provoqué métissage et croisement des sangs. Je songe, par exemple, au général Dumas, père de l'écrivain Alexandre Dumas : le général était le fils d'une esclave et du maître dc cette esclave, le marquis Davy de la Pailleterie, qui a fini par l'affranchir. Alexandre Dumas est donc à la fois descendant d'esclave.., et descendant d'esclavagiste
Mais le problème le plus délicat dans cette notion de «descendants d'esclaves » retenue par l'article 5 de la loi de mai 2001, c'est que cette catégorie juridique, mal définie, n'est pas vouée à disparaître avec les siècles. La France ayant aboli l'esclavage en 1848, les descendants d'esclaves actuels sont, au minimum, des descendants de la cinquième ou de la sixième génération C'est un peu loin à mon avis pour conférer des droits particuliers aujourd'hui.
L.'H. Le problème est un peu différent avec la loi de janvier 2001 sur le génocide arménien: on ne remonte que jusqu'en 1915. Il peut rester une mémoire vivante...
F. C. : En vérité, la difficulté avec cette loi est moins celle du fond que celle de la forme: est-ce bien une loi ? Je pense que les juristes n'en ont pas vu beaucoup de cette espèce
Elle tient en une demi-ligne : « La France reconnaît le génocide arménien de 1915. » Point. On ne dit pas qui est le criminel, on ne désigne pas le lieu du crime.
Les députés qui ont voté ce curieux texte —voté à l'unanimité comme pour toutes ces lois "mémorielles" — expliquent aujourd'hui qu'ils voulaient faire un geste, donner un signe. Oui, mais une loi, ce n'est pas un geste, ce n'est pas une motion de sympathie: c'est une machine juridique et judiciaire. En fait, ce que voudraient les parlementaires, c'est pouvoir voter des « résolutions » comme sous la IV' République faire, en somme, des « déclarations » comme peuvent en faire les ministres ou le président de la République. Mais la Constitution de 1958 le leur interdit. Alors, ils font des lois là où, en effet, un voeu, un discours, un acte symbolique auraient suffi.
Ce qu'attendent ceux qui ont souffert, c'est un peu de compassion, une «parole »... Seulement, la loi n'est pas la parole. Avec la loi, on entre aussitôt dans la ronde des procès et des arguties juridiques menaces de procès contre des éditeurs, mises en demeure, ou procès effectifs contre des historiens.
L'H. Par exemple?
F C. De la loi, si courte, sur le génocide arménien, les associations de Français d'origine arménienne n'ont pu obtenir le pouvoir, qu'ont les associations fondées sur la loi Taubira ou sur la loi Gayssot, d'aller devant le juge pénal pour défendre la mémoire et l'honneur de leurs adhérents ou de leurs ancêtres. Alors, certains vont devant le juge civil en demandant, contre l'historien ou l'éditeur, non pas une amende ou de la prison, mais des dommages-intérêts. Ils s'appuient sur l'article 1382 du Code civil: « Tout fait quelconque de l'homme qui cause à autrui un dommage oblige celui parla faute duquel il est arrivé à le réparer. »
Cet article est fait, à l'origine, pour le cas de l'arbre qui est tombé dans le jardin d'un voisin ou du chien qui a mordu la dame d'en face... Maintenant, des associations «mémorielles » essaient de contrôler la vie intellectuelle par le biais de cet article elles invoquent un dommage affectif causé par un article nu un ouvrage historique qui, d'après elles, ne donnent pas à leur malheur (« génocide » ou autre « crime contre l'humanité ») toute la place et tous les mots qu'il faudrait.
Si un guide de voyage sur la Turquie ne consacre que quelques lignes au génocide arménien, ce n'est pas assez: souffrance, dommage, demande d'indemnités. Si un historien parle de 800000 morts en Arménie, ce n'est pas assez : souffrance, dommage, demande d'indemnités... Tenez, en avril 1995, L'Histoire avait consacré un dossier au « massacre des Arméniens» : aujourd'hui, votre magazine pourrait être attaqué en justice pour avoir employé le mot «massacre », qui constitue, soutiennent certains, une « négation du génocide».
L'H. : Venons-en maintenant à la première de ces lois « mémorielles la loi Gayssot. Certains historiens disent qu'ils seraient prêts aujourd'hui à signer I' « appel des 19 » s'il ne mentionnait pas aussi cette loi-là. Que reprochent donc les signataires de la pétition à la loi Gayssot?
F. C. Surtout, je crois, d'avoir été la première D'avoir ouvert une brèche dans laquelle tout le monde veut s'engouffrer. Pour l'essentiel, la loi Gayssot, dans la mesure où elle permet de lutter plus efficacement contre l'antisémitisme, est excellente. Mais il y a son article 9, celui qui, contrairement à nos traditions républicaines, « sanctuarise » un morceau d'histoire les jugements de Nuremberg et leurs suites. Pour la première fois, l'autorité de la chose jugée, qui est incontestable en droit, devenait aussi une vérité historique, protégée par des sanctions pénales spécifiques.
Entendons-nous bien: je n'ai personnellement aucun doute sur la qualité du travail effectué par le tribunal de Nuremberg en 1945-1946 et sur ses conclusions. Il y aurait plutôt des crimes à y ajouter (notamment le massacre des Tsiganes) qu'à en retrancher. Mais tous les jugements, quelles que soient leurs qualités, sont des moments de l'histoire : en tant que tels, ils doivent pouvoir être, eux aussi, objets d'histoire.
En 1990, à l'époque où l'on discutait de la proposition de loi de M. Gayssot, plusieurs historiens avaient tenté d'alerter l'opinion sur « les implications redoutables » qui résulteraient d'une intervention de la loi dans l'histoire. Pierre Vidal-Naquet, signataire de notre pétition et auteur des Assassins de la mémoire (5), qui fut à l'avant-garde du combat antinégationniste, condamnait la loi Gayssot : si l'histoire a quelque chose à nous enseigner, disait-il, « c'est qu'aucune vérité historique ne peut reposer suri 'appareil d 'Etat ou être considérée comme la vérité. La vérité n 'a aucun besoin de la police et des tribunaux, elle a besoin des historiens ». Madeleine Rebérioux, historienne et présidente honoraire de la Ligue des droits de l'homme, écrivait, elle, dans L'Histoire : « La loi impose des interdits, elle édicte des prescriptions, elle peut définir des libertés, elle ne saurait dire le vrai. Le concept même de vérité historique récuse l'autorité étatique. L'expérience de l'Union soviétique devrait suffire en ce domaine ». Ces réflexions paraissent encore plus justes aujourd'hui.
LH. Mais la loi Gayssot a tout de même permis de lutter contre le négationnisme?
F. C. Pas totalement. Parce que, peu de temps après, est apparu Internet : là, le négationnisme s'exprime à tout va, sans qu'on puisse l'en empêcher. L'antisémitisme, aussi.
Pour ce qui est, en revanche, du négationnisme « sur papier » publications, interviews , notre arsenal répressif sur les incitations à la haine raciale, les diffamations, les injures publiques, etc., avait déjà permis, avant la loi Gayssot, de condamner ou de débouter par deux fois M. Faurisson, chantre du négationnisme. en juin 1981 et en février 1990.
LH. Peut-on résister à la tyrannie de la mémoire?
F. C. : Je ne sais pas. La pression est forte. Parce que la mémoire, c'est de l'émotion. Et que notre époque, via Internet et la télévision, fait primer l'émotion sur la raison. Et je ne suis pas sûre que les lois « mémorielles » mettent du baume sur les plaies. Parfois, elles y versent du vinaigre en réveillant des souffrances endormies. Un exemple les catholiques et les protestants vivent aujourd'hui en France en bonne intelligence ; croyez-vous qu'une loi sur la Saint-Barthélemy améliorerait les choses ?
En tout cas, l'histoire n'est pas la mémoire. La mémoire est toujours partielle, biaisée, c'est pourquoi les mémoires sont conflictuelles. Regardez la guerre d'Algérie, qui n'est pas encore si loin: il y a la mémoire des rapatriés, la mémoire du FLN, la mémoire des harkis, la mémoire des appelés du contingent, et même la mémoire des métropolitains L'historien, pour faire son travail, doit confronter ces mémoires entre elles, puis les confronter toutes aux documents, aux traces, aux faits... Et sans cesse, quand il découvre de nouvelles sources, il doit remettre sur le métier son travail si fragile, sa vérité si provisoire.
Je voudrais rappeler ce qu'écrivait, dès 1995, Madeleine Rebérioux, au lendemain de la condamnation par un tribunal parisien de Bernard Lewis, professeur à Princeton, un des plus grands spécialistes de l'islam : « Si nous laissons les choses aller leur train, c'est dans l'enceinte des tribunaux que risquent désormais d'être tranchées des discussions qui ne concernent pas seulement les problèmes brûlants d'aujourd'hui, mais ceux, beaucoup plus anciens, ravivés parles mémoires et les larmes. Il est temps que les historiens disent ce qu'ils pensent des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier. » Peut-être, par-delà la mort, les historiens signataires ont-ils voulu répondre à son appel?
(Propos recueillis par L'Histoire.)
NOTES
1. O. Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d'histoire globale, Gallimard, 2004, Cf. aussi : L'Eglise, le marchand et l'esclave» et « La traite oubliée des esclaves musulmans» L'Histoire n' 280 (spécial La vérité sûr l'esclavage).
2. Cf. plus largement sur le sujet la thèse de doctorat dc Carole Vivant, « l'historien saisi par le droit. Contribution à l'étude des droits de l'histoire», université Montpellier-I. décembre 2005.
3. Le manifeste et la pétition du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire (CVUH) sont en ligne sur le site http://cvuh.free.fr
4. Cf. « Françoise Chandernagor: "Mon ancêtre esclave" ><, L'Histoire n' 280 (spécial s La vérité sur l'esclavage s), p. 63.
5. P Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, La Découverte, 1987.
1. O. Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières. Essai d'histoire globale, Gallimard, 2004, Cf. aussi : L'Eglise, le marchand et l'esclave» et « La traite oubliée des esclaves musulmans» L'Histoire n' 280 (spécial La vérité sûr l'esclavage).
2. Cf. plus largement sur le sujet la thèse de doctorat dc Carole Vivant, « l'historien saisi par le droit. Contribution à l'étude des droits de l'histoire», université Montpellier-I. décembre 2005.
3. Le manifeste et la pétition du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire (CVUH) sont en ligne sur le site http://cvuh.free.fr
4. Cf. « Françoise Chandernagor: "Mon ancêtre esclave" ><, L'Histoire n' 280 (spécial s La vérité sur l'esclavage s), p. 63.
5. P Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, La Découverte, 1987.
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Les articles des lois incriminées
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Les articles de lois incriminés
Loi « Gayssot »
Loi n°90-615 du 13 juillet 1990
tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe
Art. 9 insérant un article 24 bis dans la loi de 1881 sur la presse
« Seront punis des peines prévues par le sixième alinéa de l'article 24 ceux qui auront contesté, par un des moyens énoncés à l'article 23, l'existence d'un ou plusieurs crimes contre l'humanité tels qu'ils sont définis par l'article 6 du statut du Tribunal militaire international annexé à l'accord de Londres du 8 août 1945 et qui ont été commis soit par les membres d'une organisation déclarée criminelle en application de l'article 9 dudit statut, soit par une personne reconnue coupable de tels crimes par une juridiction française ou internationale.»
Loi sur les Arméniens
Loi n°200170 du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915
Article unique
«La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915.»
Loi « Taubira »
Loi n'2001434 du 21 mai 2001
tendant à la reconnaissance, par la France, de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité.
Article Ier
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du e siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. »
Article 2
«Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.»
Article 5
«A l'article 48-1 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, après les mots : "par ses statuts, de", sont insérés les mots: "défendre la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants".
Loi « Mekachera »
Loi n° 2005-158 du 23 février 2005 portant reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés.
Article 4
«Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite.
«Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit.
La coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l'étranger est encouragée.»
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UN AN DE PASSES D ARMES
23 février 2005 : Promulgation de la loi sur les rapatriés. L'alinéa polémique, contenu dans l'article 4, demande entre autres aux programmes scolaires de reconnaître « le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord ».
25 mars 2005 « Colonisation: non à l'enseignement d'une histoire officielle » est la première pétition lancée par six historiens réclamant l'abrogation de cette loi.
9 décembre 2005 Jacques Chirac confie au président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, une mission pour « évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'histoire».
12 décembre 2005 Une seconde pétition « Liberté pour l'histoire » est lancée par dix-neuf historiens, dont Pierre Nora, contre plusieurs dispositions législatives: la loi du 23 Février 2005 mais aussi celles du 13 juillet 1990 (sur les crimes contre l'humanité), du 29 janvier 2001 (sur le génocide arménien) et du 21 mai 2001 (sur la traite négrière et l'esclavage). C'est sur le fondement de cette dernière loi que l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur des Traites négrières, essai d'histoire globale (Gallimard, 2004), est attaqué au civil par le collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais qui lui reproche d'avoir relativisé la nature de l'esclavage dans un entretien à la presse.
20 décembre 2005 Trente-deux personnalités (dont des historiens) prennent parti contre » Liberté pour l'histoire». Ils jugent « pernicieux de faire l'amalgame entre un article de loi éminemment discutable et trois autres lois de nature radicalement différente».
24 décembre 2005 L'avocat Arno Klarsfeld, chargé par le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, de mener un travail sur « la loi, l'histoire et le devoir de mémoire», suggère d'indiquer que » les programmes scolaires reconnaissent les méfaits de la colonisation ainsi que ses aspects positifs».
4 janvier 2006 « Le texte actuel divise les Français. Il doit être réécrit», affirme Jacques Chirac lors de ses voeux à la presse.
31 janvier 2006 Le Conseil constitutionnel considère que l'alinéa consacrant le » rôle positif » de la colonisation est de nature réglementaire, ouvrant ainsi la voie à sa suppression par décret. Mais d'autres sujets de controverse subsistent dans la loi du 23 février 2005, en ce qui concerne les programmes universitaires notamment.
3 février 2006 Retrait de la plainte contre l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau.
25 mars 2005 « Colonisation: non à l'enseignement d'une histoire officielle » est la première pétition lancée par six historiens réclamant l'abrogation de cette loi.
9 décembre 2005 Jacques Chirac confie au président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, une mission pour « évaluer l'action du Parlement dans les domaines de la mémoire et de l'histoire».
12 décembre 2005 Une seconde pétition « Liberté pour l'histoire » est lancée par dix-neuf historiens, dont Pierre Nora, contre plusieurs dispositions législatives: la loi du 23 Février 2005 mais aussi celles du 13 juillet 1990 (sur les crimes contre l'humanité), du 29 janvier 2001 (sur le génocide arménien) et du 21 mai 2001 (sur la traite négrière et l'esclavage). C'est sur le fondement de cette dernière loi que l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur des Traites négrières, essai d'histoire globale (Gallimard, 2004), est attaqué au civil par le collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais qui lui reproche d'avoir relativisé la nature de l'esclavage dans un entretien à la presse.
20 décembre 2005 Trente-deux personnalités (dont des historiens) prennent parti contre » Liberté pour l'histoire». Ils jugent « pernicieux de faire l'amalgame entre un article de loi éminemment discutable et trois autres lois de nature radicalement différente».
24 décembre 2005 L'avocat Arno Klarsfeld, chargé par le ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, de mener un travail sur « la loi, l'histoire et le devoir de mémoire», suggère d'indiquer que » les programmes scolaires reconnaissent les méfaits de la colonisation ainsi que ses aspects positifs».
4 janvier 2006 « Le texte actuel divise les Français. Il doit être réécrit», affirme Jacques Chirac lors de ses voeux à la presse.
31 janvier 2006 Le Conseil constitutionnel considère que l'alinéa consacrant le » rôle positif » de la colonisation est de nature réglementaire, ouvrant ainsi la voie à sa suppression par décret. Mais d'autres sujets de controverse subsistent dans la loi du 23 février 2005, en ce qui concerne les programmes universitaires notamment.
3 février 2006 Retrait de la plainte contre l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau.
