L'HISTOIRE EST-ELLE EN DÉCLIN ?
Avec la vague "décliniste", après les querelles sur Histoire et mémoire, et notamment sur le passé colonial (un passé qui était trop vite passé ?), on pourrait se demander si ce n'est pas l'essentiel de la production historique française contemporaine qui va être mise au banc des accusés. Voici un premier pas dans cette interrogation :
APPREHENDER LE XXe SIÈCLE
Une pensée tiède face à un âge des extrêmes
La Quinzaine Littéraire,
spécial 40 ans
16-31 mars 2006.
Sans complaisance, l'historien Enzo Traverso revient sur les événements marquants du dernier quart de siècle dans le domaine de l'Histoire, du chantier des Lieux de mémoire au débat sur le colonialisme, en passant par les débats provoqués par François Furet et son Passé d'une illusion.
Dans un récent pamphlet enflammé et ravageur, l'historien britannique Perry Anderson se penche sur l'état de santé de la culture française pour dresser un bilan résolument catastrophique, pratiquement sans appel. Il détecte les symptômes d'un déclin avancé, proche de l'agonie, dans plusieurs domaines, dont l'Histoire, irrémédiablement frappée de provincialisme, repli hexagonal, absence de dialogue avec les principaux courants internationaux aussi bien dans les choix des grandes maisons d'édition que dans l'orientation des principales institutions de recherche, sous un horizon idéologique de plus en plus conformiste. Le diagnostic d'ensemble certains commentateurs l'ont souligné avec irritation est, à plusieurs égards, excessif, mais souvent il frappe juste et mériterait sans doute d'être davantage médité. Il reflète une attitude à l'égard de la France partagée par beaucoup d'intellectuels étrangers, même si rarement elle est exprimée avec une telle force et une telle irrespectueuse franchise. Il y a là, à coup sûr, une bonne dose de ressentiment et de déception. Anderson appartient à une génération qui, pendant au moins deux décennies, a considéré la culture française comme un pôle de référence et un centre de rayonnement incontournable sur la scène internationale. A une époque dans laquelle Londres lui apparaissait comme la capitale de l'« émigration blanche », avec ses Karl Popper, Friedrich Hayek et Isaiah Berlin, le Paris de Sartre et du structuralisme, de la Nouvelle Vague et de l'école des Annales luisait comme un foyer d'innovation intellectuelle et de pensée critique. Si ce n'est plus le cas de nos jours la liste interminable et rituellement rappelée des grands esprits décédés au cours des vingt dernières années en témoigne douloureusement ' on pourrait néanmoins se demander si ce déclin est d'une part si profond et, d'autre part, si exclusivement français. Il suffit de porter un regard rapide et superficiel sur les pays environnants pour se rendre compte que, somme toute, ils ne sont pas mieux lotis. Prenons le domaine qui nous intéresse ici, celui de l'historiographie. La « micro-histoire » italienne est certes un des courants les plus féconds et originaux, mais elle reste largement minoritaire et, en dépit de l'éclat de certains de ses représentants, notamment Carlo Ginzburg, elle n'a pas créé des institutions importantes. En Allemagne, la mort de Reinhart Koselleek laisse orpheline l'histoire conceptuelle. En Grande-Bretagne, où travaille une pléiade de grands historiens, le courant le plus original et novateur de l'après-guerre, l'histoire sociale d'inspiration marxiste, a perdu son chef de file, E.P. Thompson, qui est loin d'avoir trouvé un remplaçant. Si les historiens français restent prisonniers d'une perspective hexagonale, leurs homologues espagnols, quant à eux, ont souvent du mal à dépasser un horizon régional.
Les facteurs structurels que Anderson indique pour dresser son bilan du déclin français un État qui a perdu son statut de grande puissance, une langue qui n'est plus universelle, des institutions sclérosées qui, avec le système des grandes Écoles, reproduisent des élites coupées de la société réelle sont connus et ont déjà fait l'objet de nombreuses analyses. Mais il est fort probable que ce déclin cache une tendance plus générale, celle d'une mutation des conditions et des formes de la production culturelle qui concerne la France au même titre que les autres pays du monde occidental. Au cours des vingt dernières années, la production en sciences humaines et de l'Histoire avec elles s'est considérablement développée sur le plan quantitatif, aussi bien en termes de thèses soutenues dans les universités que d'ouvrages publiés et de recherches menées. Cela implique forcément une spécialisation et une fragmentation des objets qui ne favorise ni l'émergence d'esprits originaux et créateurs, puisque les recherches sont davantage encadrées et soumises à des contraintes institutionnelles, ni les travaux de grande envergure, les interprétations globales, les synthèses brillantes. Qui pourrait s'aventurer aujourd'hui à écrire des ouvrages aussi ambitieux que La Méditerranée de Fernand Braudel, La société féodale de Mare Bloch ou même des histoires de la Révolution française comme celles de Georges Lefebvre et Albert Soboul ? Ce qu'on a tendance à qualifier de « déclin » n'est souvent qu'une tendance à l'émiettement des savoirs, incapables de communiquer entre eux, d'atteindre un public plus vaste que celui d'une restreinte communauté de spécialistes (souvent les spécialistes ne se connaissent pas à l'intérieur d'une même discipline) et par conséquent de produire des synthèses de qualité. Lorsqu'elles se font, les synthèses sont inévitablement des entreprises collectives rassemblant des spécialistes.
La recherche française en histoire contemporaine du dernier quart de siècle a été marquée par une pléiade d'ouvrages importants et par l'ouverture de nouveaux chantiers. Il suffit de penser à l'histoire de la mémoire, amorcée par Pierre Nora en 1980 dans Les lieux de mémoire, qui débouchera finalement sur un gigantesque travail collectif de patrimonialisation du passé national, étalé sur plus d'une décennie. L'histoire de la mémoire collective et l'interrogation sur la place du témoin dans la représentation du passé a été fructueusement poursuivie dans d'autres domaines « sensibles » comme la déportation et la Shoah (Annette Wieviorka, Nicole Lapierre), le régime de Vichy (Henry Rousso) ou la guerre d'Algérie (Benjamin Stora). Il suffit de penser à l'histoire des femmes, où se détachent les travaux de Michelle Perrot qui récoltent les fruits des recherches amorcées dès les années soixante-dix. Il suffit de penser à l'histoire de la Grande Guerre, renouvelée par les travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Antoine Prost ou Frédéric Rousseau, et à l'histoire de l'immigration, dont l'impulsion est venue surtout des recherches de pionnier de Gérard Noiriel. Mais on pourrait rappeler aussi d'autres chantiers importants, par exemple celui de l'histoire intellectuelle, marquée par le passage de l'histoire des idées à l'histoire des intellectuels, avec leurs réseaux institutionnels et sociaux, leurs clivages générationnels et leurs formes de sociabilités (Christophe Charle, Michel Trebitsch et autres). Et l'on pourrait enfin ajouter l'histoire culturelle dont la dernière grande entreprise est une Histoire du corps dirigée par Alain Corbin, Georges Vigarello et Jean-Jacques Courtine qui montre l'impact fructueux de l'anthropologie et de l'héritage foucaldien sur la recherche historique. Reste le fait que ces nombreux travaux ont du mal à s'inscrire dans un contexte général, nourri d'échanges et de transferts culturels. La preuve en est peut-être l'absence d'une vision globale de l'histoire du XXe siècle. Anderson souligne le retard scandaleux de la traduction française (grâce à un éditeur belge et au concours d'un journal comme Le Monde diplomatique) de L'Age des extrêmes d'Eric Hobsbawm, mais il s'agit d'un phénomène bien plus vaste. On ne trouve pas, en France, l'équivalent des ambitieuses tentatives d'interpréter le XXe siècle qui, au cours des quinze dernières années, ont vu le jour dans plusieurs pays (les ouvrages d'Eric Hobsbawm, Mark Mazower, Dan Diner, Marcello Flores et Tony Judt ne sont souvent même pas traduits). On a l'impression qu'en France le besoin de repenser le XXe siècle ne soit pas très ressenti. A la place de ces ouvrages, on trouve en revanche de nombreux manuels pour les concours du Capes et de l'Agrégation qui remplissent les étagères des librairies et qui s'efforcent de partager tous la même règle l'indigence des contenus et la laideur de la couverture. Ce fléau n'est au fond que l'illustration d'une tendance à la démission de la pensée critique et à la transformation de l'historien, quel que soit son domaine de recherche, en « spécialiste », dont la fonction primaire n'est pas celle de contribuer à forger une conscience critique du passé dans l'espace public mais celle de produire des « expertises » et de fournir un «kit» facile à digérer (par exemple Le x siècle en question(s). 625 petites réponses). Si les institutions étaient reconnaissantes à cet historien « loyal », elles ne feraient pas de cadeaux à ceux qui s'attaquent à ce consensus politico-institutionnel (comme l'ont constaté ceux qui, à l'instar de Jean-Luc Einaudi, historien du massacre du 17 octobre 1961, se sont heurtés à la fermeture des archives sur les thèmes dits « sensibles »).
Il faut donc admettre qu'Anderson frappe juste dans son constat du conformisme dominant dans la culture française d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'instruire un procès contre les historiens, mais de voir comment leur travail s'inscrit dans un contexte politique et inévitablement est conditionné par un certain air du temps. Sans oublier que ce travail peut aussi être un des vecteurs de ce consensus «tiède », comme l'indique Anderson lorsque, après avoir soumis Les lieux de mémoire à une critique décapante, fait allusion à la revue que Nora dirige avec Marcel Gauchet, Le Débat, pour y voir la célébration du « sacre du libéralisme » désormais devenu « le paradigme totalisant de la vie publique française ». Quels sont les grands débats historiques qui ont secoué la France et eu des échos dans le reste du monde au cours du dernier quart de siècle ? D'abord le bicentenaire de la Révolution française dès 1989 qualifié d'« indigne » par Daniel Bensaid qui a instauré l'hégémonie furetiste sur une historiographie longtemps dominée par une école jacobino-marxiste, et a été salué par les médias comme un enterrement définitif de toute tradition révolutionnaire. Cette révision libérale, que Furet a menée sous le signe de Tocqueville et Auguste Cochin, s'est annoncée en 1978 avec son pamphlet polémique Penser la Révolution française et s'est achevée dix ans plus tard avec un ambitieux Dictionnaire historique de la Révolution française codirigé avec Mona Ozouf. La page de l'histoire sociale était tournée, il ne restait plus que l'idéologique et le politique, scindé entre le bien (libéral) et le mal (totalitaire). Ce bicentenaire de tonalité plutôt contre-révolutionnaire, comme l'avait remarqué avec son ironie subtile l'historien américain Steven Kaplan, devait fructifier au cours des années suivantes avec des études montrant dans la Terreur jacobine la matrice des totalitarismes modernes (Patrice Gueniffey) sinon des génocides du XXe siècle (Alain Gérard). L'étude de la Révolution française sera renouvelée ailleurs, comme le montre Les Furies, le grand ouvrage que Arno Mayer a consacré à une comparaison entre la Révolution française et la Révolution russe.
Il y a une autre querelle historique qui, née en France au milieu des années quatre-vingt-dix, a connu un grand retentissement international. Il s'agit, bien évidemment, du débat sur le communisme, ouvert encore une fois par Furet avec Le passé d'une illusion et poursuivi deux ans plus tard par Le livre noir du communisme sous la direction de Stéphane Courtois. Une fois achevée sa démolition de la « vulgate jacobino-léniniste » de Soboul et Mazuric, Furet avait finalement retrouvé le plaisir du dialogue avec un interlocuteur à ses yeux plus fréquentable comme Ernst Nolte. Stimulé par cet échange, il a rédigé un ouvrage dans lequel l'histoire du communisme, complètement privée de sa dimension sociale, était réduite aux égarements malfaisants d'une idée, une idée désormais contemplée de loin, de l'observatoire désenchanté d'un monde solidement et définitivement établi sur les rails du libéralisme, le destin providentiel de l'Histoire. Pour Anderson, qui ne met pas de gants pour le critiquer, ce livre n'est qu'une ((croûte si on le compare aux autres ouvrages de Furet ». Il reste néanmoins une réflexion d'une grande profondeur si on le compare aux contributions de Stéphane Courtois au Livre noir du communisme, entreprise politico-médiatique dont le succès commercial a révélé aux yeux du monde le niveau de dégradation atteint par le débat intellectuel et idéologique en France. Le livre de Furet avait le souffle et l'envergure d'une grande fresque historique comme nous n'en avions plus connues depuis Isaac Deutscher. Hélas, les recherches les plus intéressantes et novatrices dans ce domaine Le siècle des communismes restent frappées par les limites de la recherche scientifique indiquées plus haut (spécialisation et fragmentation), sans pouvoir atteindre, même pas de loin, une influence comparable à celle de Furet.
Une autre querelle historique
L'horizon, cependant, n'est pas si noir. Une nouvelle génération d'historiens semble désormais se profiler. Son identité est bien plus européenne, voire internationale, que simplement hexagonale. Elle est sensible aux courants historiographiques que l'on pense seulement aux études post-coloniales vis-à-vis desquelles la culture française s'est montrée jusqu'à présent imperméable, sinon hermétiquement fermée. Le paradoxe réside dans le fait que François Cusset l'a très bien montré dans son French Theory à propos du « tournant linguistique » et du postmodernisme ces courants ont souvent une matrice française (le structuralisme de Foucault, la déconstruction de Derrida, etc.), dont il constituent un développement coupé de son terreau originaire. Mais ce hiatus commence à être comblé. Pas encore grâce à la traduction d'auteurs importants qui restent méconnus aux lecteurs francophones (de Gayatri Chakravorty Spivak à Ranahit Guha), mais surtout grâce à la création d'une école française d'études post-coloniales et d'histoires des sujets subalternes. Les débats suscités par la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » du colonialisme ou sur la révolte des jeunes issus de l'immigration post-coloniale sont à cet égard des tests significatifs. En effet, ces polémiques ont révélé une grande effervescence d'études sur le colonialisme français, sa matrice et son héritage culturel, et ces études c'est là l'essentiel ne restent pas cantonnées à des milieux universitaires, mais parviennent à toucher un public plus large. Le foisonnement des colloques consacrés à ce thème, ainsi que la parution d'ouvrages de salubrité publique comme La fracture coloniale, constituent, de ce point de vue, des nouveautés fort encourageantes. On peut espérer que la vague libérale commence à s'essouffler pour laisser la place au renouveau de la pensée critique.
• Perry Anderson, La pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, Seuil, 2005.
• Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 1418, retrouver la guerre, Gallimard, 2000.
• Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (éds), La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, La Découverte, 2005.
• Sonia Combe, Archives interdites, La Découverte, 1998.
• Stéphane Courtois (éd.), Le livre noir du communisme, Laffont, 1997.
• François Cusset, French Theory, La Découverte, 2003.
• Dan Diner, Das Jahrhundert verstehen, Luchterhand, München, 1999.
• Georges Duby, Michelle Perrot (éds), Histoire des femmes en Occident, Perrin, 2005, 5 vol.
• Marcello Flores, Il secolo-mondo, Il Mulino, Bologna, 2000.
• François Furet, Penser la Révolution française, Folio-Gallimard,, 1978.
• François Furet, Mona Ozouf (éds), Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1992.
• François Furet, Le passé d'une illusion. Essai sur l'idée communiste au xY siècle, Laffont, Calmann-Lévy, 1995.
• Alain Gérard, Par principe d'humanité. La Terreur et la Vendée, Fayard, 1999.
• Patrice Gueniffey, La politique de la Terreur Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard, 2000.
• Eric Hobsbawm, L'Age des extrêmes, Complexe, 1999.
• Tony Judt, Postwar : A History of Europe since 1945, Penguin Books, 2005.
• Steven Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1993.
• Mark Mazower, Le continent des ténèbres. Une histoire de l'Europe au XXe siècle, Complexe, 2005.
• Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance et terreur au temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, 2002.
• Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l'immigration aux XIX et XX°siècle, Seuil, 1987.
• Pierre Nora (éd.), Les lieux de mémoire, Quarto-Gallimard, 1997, 4 tomes.
• Claude Pennetier (éd.), Le siècle des communismes, Editions de l'Atelier, 2000.
• Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, Seuil, 1987.
• Annette Wieviorka, L'ère du témoin, Hachette, 1998.
Les facteurs structurels que Anderson indique pour dresser son bilan du déclin français un État qui a perdu son statut de grande puissance, une langue qui n'est plus universelle, des institutions sclérosées qui, avec le système des grandes Écoles, reproduisent des élites coupées de la société réelle sont connus et ont déjà fait l'objet de nombreuses analyses. Mais il est fort probable que ce déclin cache une tendance plus générale, celle d'une mutation des conditions et des formes de la production culturelle qui concerne la France au même titre que les autres pays du monde occidental. Au cours des vingt dernières années, la production en sciences humaines et de l'Histoire avec elles s'est considérablement développée sur le plan quantitatif, aussi bien en termes de thèses soutenues dans les universités que d'ouvrages publiés et de recherches menées. Cela implique forcément une spécialisation et une fragmentation des objets qui ne favorise ni l'émergence d'esprits originaux et créateurs, puisque les recherches sont davantage encadrées et soumises à des contraintes institutionnelles, ni les travaux de grande envergure, les interprétations globales, les synthèses brillantes. Qui pourrait s'aventurer aujourd'hui à écrire des ouvrages aussi ambitieux que La Méditerranée de Fernand Braudel, La société féodale de Mare Bloch ou même des histoires de la Révolution française comme celles de Georges Lefebvre et Albert Soboul ? Ce qu'on a tendance à qualifier de « déclin » n'est souvent qu'une tendance à l'émiettement des savoirs, incapables de communiquer entre eux, d'atteindre un public plus vaste que celui d'une restreinte communauté de spécialistes (souvent les spécialistes ne se connaissent pas à l'intérieur d'une même discipline) et par conséquent de produire des synthèses de qualité. Lorsqu'elles se font, les synthèses sont inévitablement des entreprises collectives rassemblant des spécialistes.
La recherche française en histoire contemporaine du dernier quart de siècle a été marquée par une pléiade d'ouvrages importants et par l'ouverture de nouveaux chantiers. Il suffit de penser à l'histoire de la mémoire, amorcée par Pierre Nora en 1980 dans Les lieux de mémoire, qui débouchera finalement sur un gigantesque travail collectif de patrimonialisation du passé national, étalé sur plus d'une décennie. L'histoire de la mémoire collective et l'interrogation sur la place du témoin dans la représentation du passé a été fructueusement poursuivie dans d'autres domaines « sensibles » comme la déportation et la Shoah (Annette Wieviorka, Nicole Lapierre), le régime de Vichy (Henry Rousso) ou la guerre d'Algérie (Benjamin Stora). Il suffit de penser à l'histoire des femmes, où se détachent les travaux de Michelle Perrot qui récoltent les fruits des recherches amorcées dès les années soixante-dix. Il suffit de penser à l'histoire de la Grande Guerre, renouvelée par les travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Antoine Prost ou Frédéric Rousseau, et à l'histoire de l'immigration, dont l'impulsion est venue surtout des recherches de pionnier de Gérard Noiriel. Mais on pourrait rappeler aussi d'autres chantiers importants, par exemple celui de l'histoire intellectuelle, marquée par le passage de l'histoire des idées à l'histoire des intellectuels, avec leurs réseaux institutionnels et sociaux, leurs clivages générationnels et leurs formes de sociabilités (Christophe Charle, Michel Trebitsch et autres). Et l'on pourrait enfin ajouter l'histoire culturelle dont la dernière grande entreprise est une Histoire du corps dirigée par Alain Corbin, Georges Vigarello et Jean-Jacques Courtine qui montre l'impact fructueux de l'anthropologie et de l'héritage foucaldien sur la recherche historique. Reste le fait que ces nombreux travaux ont du mal à s'inscrire dans un contexte général, nourri d'échanges et de transferts culturels. La preuve en est peut-être l'absence d'une vision globale de l'histoire du XXe siècle. Anderson souligne le retard scandaleux de la traduction française (grâce à un éditeur belge et au concours d'un journal comme Le Monde diplomatique) de L'Age des extrêmes d'Eric Hobsbawm, mais il s'agit d'un phénomène bien plus vaste. On ne trouve pas, en France, l'équivalent des ambitieuses tentatives d'interpréter le XXe siècle qui, au cours des quinze dernières années, ont vu le jour dans plusieurs pays (les ouvrages d'Eric Hobsbawm, Mark Mazower, Dan Diner, Marcello Flores et Tony Judt ne sont souvent même pas traduits). On a l'impression qu'en France le besoin de repenser le XXe siècle ne soit pas très ressenti. A la place de ces ouvrages, on trouve en revanche de nombreux manuels pour les concours du Capes et de l'Agrégation qui remplissent les étagères des librairies et qui s'efforcent de partager tous la même règle l'indigence des contenus et la laideur de la couverture. Ce fléau n'est au fond que l'illustration d'une tendance à la démission de la pensée critique et à la transformation de l'historien, quel que soit son domaine de recherche, en « spécialiste », dont la fonction primaire n'est pas celle de contribuer à forger une conscience critique du passé dans l'espace public mais celle de produire des « expertises » et de fournir un «kit» facile à digérer (par exemple Le x siècle en question(s). 625 petites réponses). Si les institutions étaient reconnaissantes à cet historien « loyal », elles ne feraient pas de cadeaux à ceux qui s'attaquent à ce consensus politico-institutionnel (comme l'ont constaté ceux qui, à l'instar de Jean-Luc Einaudi, historien du massacre du 17 octobre 1961, se sont heurtés à la fermeture des archives sur les thèmes dits « sensibles »).
Il faut donc admettre qu'Anderson frappe juste dans son constat du conformisme dominant dans la culture française d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'instruire un procès contre les historiens, mais de voir comment leur travail s'inscrit dans un contexte politique et inévitablement est conditionné par un certain air du temps. Sans oublier que ce travail peut aussi être un des vecteurs de ce consensus «tiède », comme l'indique Anderson lorsque, après avoir soumis Les lieux de mémoire à une critique décapante, fait allusion à la revue que Nora dirige avec Marcel Gauchet, Le Débat, pour y voir la célébration du « sacre du libéralisme » désormais devenu « le paradigme totalisant de la vie publique française ». Quels sont les grands débats historiques qui ont secoué la France et eu des échos dans le reste du monde au cours du dernier quart de siècle ? D'abord le bicentenaire de la Révolution française dès 1989 qualifié d'« indigne » par Daniel Bensaid qui a instauré l'hégémonie furetiste sur une historiographie longtemps dominée par une école jacobino-marxiste, et a été salué par les médias comme un enterrement définitif de toute tradition révolutionnaire. Cette révision libérale, que Furet a menée sous le signe de Tocqueville et Auguste Cochin, s'est annoncée en 1978 avec son pamphlet polémique Penser la Révolution française et s'est achevée dix ans plus tard avec un ambitieux Dictionnaire historique de la Révolution française codirigé avec Mona Ozouf. La page de l'histoire sociale était tournée, il ne restait plus que l'idéologique et le politique, scindé entre le bien (libéral) et le mal (totalitaire). Ce bicentenaire de tonalité plutôt contre-révolutionnaire, comme l'avait remarqué avec son ironie subtile l'historien américain Steven Kaplan, devait fructifier au cours des années suivantes avec des études montrant dans la Terreur jacobine la matrice des totalitarismes modernes (Patrice Gueniffey) sinon des génocides du XXe siècle (Alain Gérard). L'étude de la Révolution française sera renouvelée ailleurs, comme le montre Les Furies, le grand ouvrage que Arno Mayer a consacré à une comparaison entre la Révolution française et la Révolution russe.
Il y a une autre querelle historique qui, née en France au milieu des années quatre-vingt-dix, a connu un grand retentissement international. Il s'agit, bien évidemment, du débat sur le communisme, ouvert encore une fois par Furet avec Le passé d'une illusion et poursuivi deux ans plus tard par Le livre noir du communisme sous la direction de Stéphane Courtois. Une fois achevée sa démolition de la « vulgate jacobino-léniniste » de Soboul et Mazuric, Furet avait finalement retrouvé le plaisir du dialogue avec un interlocuteur à ses yeux plus fréquentable comme Ernst Nolte. Stimulé par cet échange, il a rédigé un ouvrage dans lequel l'histoire du communisme, complètement privée de sa dimension sociale, était réduite aux égarements malfaisants d'une idée, une idée désormais contemplée de loin, de l'observatoire désenchanté d'un monde solidement et définitivement établi sur les rails du libéralisme, le destin providentiel de l'Histoire. Pour Anderson, qui ne met pas de gants pour le critiquer, ce livre n'est qu'une ((croûte si on le compare aux autres ouvrages de Furet ». Il reste néanmoins une réflexion d'une grande profondeur si on le compare aux contributions de Stéphane Courtois au Livre noir du communisme, entreprise politico-médiatique dont le succès commercial a révélé aux yeux du monde le niveau de dégradation atteint par le débat intellectuel et idéologique en France. Le livre de Furet avait le souffle et l'envergure d'une grande fresque historique comme nous n'en avions plus connues depuis Isaac Deutscher. Hélas, les recherches les plus intéressantes et novatrices dans ce domaine Le siècle des communismes restent frappées par les limites de la recherche scientifique indiquées plus haut (spécialisation et fragmentation), sans pouvoir atteindre, même pas de loin, une influence comparable à celle de Furet.
Une autre querelle historique
L'horizon, cependant, n'est pas si noir. Une nouvelle génération d'historiens semble désormais se profiler. Son identité est bien plus européenne, voire internationale, que simplement hexagonale. Elle est sensible aux courants historiographiques que l'on pense seulement aux études post-coloniales vis-à-vis desquelles la culture française s'est montrée jusqu'à présent imperméable, sinon hermétiquement fermée. Le paradoxe réside dans le fait que François Cusset l'a très bien montré dans son French Theory à propos du « tournant linguistique » et du postmodernisme ces courants ont souvent une matrice française (le structuralisme de Foucault, la déconstruction de Derrida, etc.), dont il constituent un développement coupé de son terreau originaire. Mais ce hiatus commence à être comblé. Pas encore grâce à la traduction d'auteurs importants qui restent méconnus aux lecteurs francophones (de Gayatri Chakravorty Spivak à Ranahit Guha), mais surtout grâce à la création d'une école française d'études post-coloniales et d'histoires des sujets subalternes. Les débats suscités par la loi du 23 février 2005 sur le « rôle positif » du colonialisme ou sur la révolte des jeunes issus de l'immigration post-coloniale sont à cet égard des tests significatifs. En effet, ces polémiques ont révélé une grande effervescence d'études sur le colonialisme français, sa matrice et son héritage culturel, et ces études c'est là l'essentiel ne restent pas cantonnées à des milieux universitaires, mais parviennent à toucher un public plus large. Le foisonnement des colloques consacrés à ce thème, ainsi que la parution d'ouvrages de salubrité publique comme La fracture coloniale, constituent, de ce point de vue, des nouveautés fort encourageantes. On peut espérer que la vague libérale commence à s'essouffler pour laisser la place au renouveau de la pensée critique.
Quelques références bibliographiques — c'est-à-dire celles de l'article cité —
• Perry Anderson, La pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, Seuil, 2005.
• Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, 1418, retrouver la guerre, Gallimard, 2000.
• Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire (éds), La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, La Découverte, 2005.
• Sonia Combe, Archives interdites, La Découverte, 1998.
• Stéphane Courtois (éd.), Le livre noir du communisme, Laffont, 1997.
• François Cusset, French Theory, La Découverte, 2003.
• Dan Diner, Das Jahrhundert verstehen, Luchterhand, München, 1999.
• Georges Duby, Michelle Perrot (éds), Histoire des femmes en Occident, Perrin, 2005, 5 vol.
• Marcello Flores, Il secolo-mondo, Il Mulino, Bologna, 2000.
• François Furet, Penser la Révolution française, Folio-Gallimard,, 1978.
• François Furet, Mona Ozouf (éds), Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1992.
• François Furet, Le passé d'une illusion. Essai sur l'idée communiste au xY siècle, Laffont, Calmann-Lévy, 1995.
• Alain Gérard, Par principe d'humanité. La Terreur et la Vendée, Fayard, 1999.
• Patrice Gueniffey, La politique de la Terreur Essai sur la violence révolutionnaire, Fayard, 2000.
• Eric Hobsbawm, L'Age des extrêmes, Complexe, 1999.
• Tony Judt, Postwar : A History of Europe since 1945, Penguin Books, 2005.
• Steven Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1993.
• Mark Mazower, Le continent des ténèbres. Une histoire de l'Europe au XXe siècle, Complexe, 2005.
• Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance et terreur au temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, 2002.
• Gérard Noiriel, Le creuset français. Histoire de l'immigration aux XIX et XX°siècle, Seuil, 1987.
• Pierre Nora (éd.), Les lieux de mémoire, Quarto-Gallimard, 1997, 4 tomes.
• Claude Pennetier (éd.), Le siècle des communismes, Editions de l'Atelier, 2000.
• Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, Seuil, 1987.
• Annette Wieviorka, L'ère du témoin, Hachette, 1998.
————————— à suivre ———————————

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